Chronique des événements courants

Pierre Manent une nation faible un islam fortManent : une nation faible et un islam fort ?

En ligne le 1er octobre 2015

Le 28 septembre Le Figaro publiait complaisamment les extraits du nouveau livre de Pierre Manent. Le journal rappelle, sous la signature de Guillaume Perrault, que Pierre Manent, disciple de Raymond Aron, dont il fut l'assistant au Collège de France, directeur d'études honoraire à l'École des hautes études en sciences sociales occupe une place de premier plan dans le paysage intellectuel de notre pays.

Il a œuvré pour remettre à l'honneur les grands penseurs libéraux français du XIXe siècle. Pierre Manent s'est ensuite consacré à l'étude des formes politiques - la tribu, la cité, l'empire, la nation - et à l'histoire politique, intellectuelle et religieuse de l'Occident. Bref il s'agit d'un homme qui compte dans le p.i.f., paysage intellectuel français.

Voilà cependant comment Pascal Bruckner, dans Le Point juge l'attitude qui se dégage de ce livre, sous le titre "Une grande leçon de défaitisme" :

Pierre Manent, brillant philosophe politique, ancien assistant de Raymond Aron, serait-il devenu un personnage du "Soumission" de Michel Houellebecq ?

L'hypothèse n'est pas invraisemblable, à lire son dernier ouvrage, "Situation de la France", né d'un agacement face à nos réactions aux attentats de janvier. Il commence par récuser les fausses réponses que sont l'invocation creuse à la laïcité et la relégation du religieux au domaine privé. Avec une superbe toute professorale, l'auteur développe sa thèse sur trois plans principaux : l'islam est en France un bloc culturel impénétrable qui tient par les mœurs et refuse tout compromis avec les nôtres. Nous l'avons laissé s'instaurer chez nous sans demander leur avis aux immigrés et nous en payons maintenant le prix. Mais ces croyants arrivent dans un monde à la fois riche et faible, déchristianisé, affaissé, celui de l'Europe qui a tué les nations et ne connaît que les droits de l'homme, détachés de tout enracinement. En conséquence, si nous voulons éviter une guerre civile, ou pis une guerre des civilisations, nous devons prendre cette foi telle qu'elle est : à savoir accepter toutes les revendications des fidèles sur les rapports entre les hommes et les femmes, les interdits alimentaires, notamment le bannissement du porc dans les cantines, le port du foulard, la ségrégation dans les piscines, sur les plages ou dans les hôpitaux : "Les relations entre les sexes sont un sujet d'une telle complexité et délicatesse qu'il est sans doute déraisonnable de damner une civilisation sur cette question." Bref, il faut accepter la charia comme base juridique de l'islam français. Mais, ultime concession à l'esprit laïque, Pierre Manent entend tout de même tempérer cette tolérance en élevant deux digues : maintenir l'interdiction du voile intégral et celle de la polygamie. Et couper les liens des Français musulmans avec leur pays d'origine, notamment en ce qui concerne le financement des mosquées et la formation des imams.

Il y a mille façons de sonner la retraite dans une bataille. Edwy Plenel et Emmanuel Todd en étaient la forme plébéienne, Pierre Manent en est la forme élégante. Du début à la fin, tout son discours répète sur le même ton exaspéré un seul message : vous ne vous comprenez pas, laissez-moi vous expliquer qui vous êtes. Mêlant propos apaisants et terrifiants, il assène page après page une seule conclusion : il est trop tard, nous sommes finis. Nous nous sommes débarrassés de Dieu depuis deux siècles et nous voilà à terre, conquis, et d'ores et déjà vaincus par une culture dominatrice qui va désormais refaçonner le visage de notre continent. Conclusion : "Il n'y a plus guère d'autre avenir pour l'Europe qu'une islamisation par défaut", puisque l'oumma couvre l'espace entier de la planète et que cette suprématie s'installe sur notre effondrement. Ne nous reste qu'à intégrer les musulmans en tant que communauté, tels qu'ils sont et non pas tels que nous voudrions qu'ils soient, pour les faire dialoguer avec ces deux autres "masses spirituelles" que sont le christianisme et le judaïsme, sous la neutralité bienveillante de l'État. Ainsi seulement connaîtrons-nous un avenir viable. L'apartheid juridique et culturel comme solution au malaise français, le vivre-ensemble sans rien de commun à partager sinon un même espace national. Reprenant un leitmotiv du colonialisme culturaliste, Pierre Manent souligne que nous n'avons pas le droit de juger les musulmans selon nos critères, ils relèvent d'une autre axiomatique et nous devons nous tenir dans un prudent retrait. Suspension de l'évaluation, acceptation de "l'Autre" : qui sommes-nous pour donner des leçons, nous qui nous vautrons dans le "nihilisme des mœurs occidentales" ? Pour rentrer dans le corps politique français, les musulmans ne doivent en rien renoncer à ce qu'ils sont. Notons qu'il ne s'agit même pas des "accommodements raisonnables" à la canadienne, politique de compromis que l'on peut défendre, dans un pays d'immigration. Il s'agit d'une reddition en pleine campagne.

Nous confondons laïcité d'État et laïcité sociale

Manent a raison de souligner que la laïcité à elle seule ne résoudra en rien la nouveauté qu'incarne la présence en France de 5 à 6 millions de musulmans, d'autant que nous confondons laïcité d'État et laïcité sociale et que nous assimilons cette dernière au triomphe de l'incroyance. Il a raison d'en appeler à un nouveau contrat avec l'islam, même s'il y a longtemps que cette voie a été préconisée par les hommes politiques les plus lucides et les imams les plus éclairés. Toutefois, les solutions recommandées par l'auteur semblent illusoires à plus d'un titre : de nombreux musulmans français, hommes et femmes, ayant goûté aux charmes maudits de la liberté individuelle seraient donc priés, dans l'optique de M. Manent, d'y renoncer, séance tenante. Mesdames, remettez votre voile, et messieurs, suivez les rites fidèlement sans rater une seule prière, conformez-vous aux commandements de la communauté. On se souvient peut-être qu'une polémique était née dans le monde anglo-saxon en 2007 à propos de la députée néerlandaise d'origine somalienne Ayaan Hirsi Ali, condamnée à mort par les extrémistes parce qu'elle reniait sa religion. De bons esprits progressistes, Ian Buruma et Timothy Gardon Ash, pour ne pas les nommer, avaient en quelque sorte justifié cette condamnation par l'"intégrisme laïque" dont faisait preuve cette femme dont le tort, le crime même, avait été de vouloir s'affranchir de ses origines quand tant de musulmans étaient persécutés en Europe. À leur exemple, Pierre Manent explique aux Français musulmans qu'ils n'échapperont jamais à leurs racines et que rêver d'une sortie de l'espace religieux est pour eux une illusion fatale. Mais l'auteur se trompe plus encore s'il imagine que ces concessions calmeront l'appétit des fondamentalistes. La très mince ligne Maginot qu'il accepte encore de leur opposer, le refus du hidjab et de la polygamie, sera vécue par eux comme vexatoire et colonialiste dans son expression. Et ils trouveront tout de suite mille associations antiracistes pour s'opposer à cet interdit "islamophobe". S'il faut reculer, cédons sur tout.

Enfin, Pierre Manent se trompe sur l'islam qui n'est dans ce livre qu'un prétexte pour condamner sans merci notre culture jouisseuse et désenchantée (ce pourquoi il n'invoque jamais les intellectuels, théologiens et dissidents musulmans qui pourraient éclairer ou contrecarrer son propos). S'il s'agissait d'ouvrir les bras à une civilisation brillante, en pleine expansion, comme le furent celles des Almoravides d'Andalousie, des Séfévides en Perse, des Abbassides au Moyen-Orient, des Moghols en Inde ou de l'Empire ottoman à ses débuts, nous pourrions considérer qu'un échange fructueux est envisageable. Et que notre Vieux Monde doit s'incliner devant la vaillance, l'énergie et la merveille d'une nouvelle Révélation. Il n'en est rien, hélas. L'islam est de nos jours une maison divisée, "malade", disait le poète et écrivain franco-tunisien Abdelwahab Meddeb : le chaos sanglant qui prévaut au Maghreb, au Machrek, en Asie centrale en est la preuve. C'est une maison blessée que le souvenir de sa grandeur perdue et sa confrontation avec l'Occident emplissent de tristesse, mais aussi de haine, de ressentiment. Cette blessure, les intégristes voudraient la cicatriser au plus vite, l'imputer aux mécréants, aux croisés, aux sionistes et revenir aux premiers temps du Prophète, alors que les réformateurs voudraient l'ouvrir plus encore, la reconnaître afin de provoquer une secousse vitale.

Régler ses comptes avec l'Europe déchristianisée

En réalité, Pierre Manent se sert des événements de janvier pour régler ses comptes avec l'Europe déchristianisée, qui se perd dans le consumérisme et vit en état de "fragmentation spirituelle". Derrière l'appel à l'apaisement, il se livre à l'entreprise de condamnation absolue de l'époque. L'islam est la massue avec laquelle ce chrétien désenchanté veut assommer les Modernes sourds et aveugles que nous sommes. Il en appelle à la sainte alliance des trois monothéismes pour nous remettre sur le droit chemin, avec l'espoir, in fine, de ressusciter l'Église et notre adhésion à son endroit. Manent n'est pas le premier à porter un regard sévère sur les errements de la modernité : au XIXe siècle, Edmund Burke et Joseph de Maistre s'y étaient employés avec brio. Et, de nos jours, pour ne citer qu'eux, un Gilles Kepel ne cesse de nous rappeler que Dieu est de retour, y compris dans les banlieues, et un Rémi Brague juge sans pitié les égarements de l'homme occidental privé de transcendance. Eux au moins parlent l'arabe, connaissent l'islam et savent de quoi il en retourne. Sur un ton à la fois las et sentencieux - chez lui, la résignation prend la forme d'une lucidité supérieure -, Pierre Manent nous assène une grande leçon de défaitisme : nous sommes faibles, soyons-le encore plus, baissons les bras. Mieux vaut le triomphe du fanatisme à la mode coranique que la perpétuation de ce monde sans Dieu. Qu'un esprit aussi fin en arrive à une telle conclusion en dit long sur notre désarroi intellectuel. Mais où sont passés les mânes de Jean-François Revel et de Raymond Aron ?.

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