Chronique des événements courants

Nikita Serguéïevitch KhrouchtchevCommunisme : enjeu du rapport Khrouchtchev

En ligne le 9 mars 2016

Dans un article publié par Figaro-Vox Stéphane Courtois le rappelle : il y a 60 ans, le rapport Khrouchtchev ébranlait le monde communiste. Et il explique que l'objectif du rapport Khrouchtchev était de condamner Staline pour mieux sauver Lénine, alors que c'est Lénine qui a fondé le régime totalitaire soviétique :

Le 25 février 1956 au matin, alors que se tenait au Kremlin depuis dix jours le XXe congrès du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS) - le premier depuis la mort de Staline en mars 1953 -, fut convoquée de manière inopinée une ultime séance dont avaient été écartées les délégations communistes venues du monde entier. Personne ne pressentait alors le formidable coup de tonnerre qui allait ébranler le camp communiste jusque dans ses fondements. Soudain, Nikita Khrouchtchev, premier secrétaire du PCUS, monta à la tribune et se livra à une démolition systématique, et souvent caricaturale, de Staline, l'idole intouchable de tous les communistes jusqu'alors.

Devant les 1 436 délégués abasourdis, Khrouchtchev reprocha à Staline en bloc d'avoir été un mauvais communiste depuis 1935 : un chef militaire désastreux pendant la Deuxième Guerre mondiale, qu'on appelait alors en URSS "la Grande Guerre patriotique" ; le promoteur du "culte de la personnalité" et le responsable "de perversions graves et sans cesse plus sérieuses des principes du parti, de la démocratie du parti, de la légalité socialiste", de la persécution de "communistes honnêtes" - seuls quelques noms étaient cités - et de la déportation de plusieurs peuples. L'orateur découpla Lénine et Staline, deux figures jusque-là inséparables. Au mauvais Staline, il opposa le modèle du grand Lénine, un communiste intègre, respectueux des camarades et de la direction collective, et ne maniant la terreur qu'à bon escient.

On a longtemps cru que ce rapport était une initiative personnelle de Khrouchtchev. Or les archives ouvertes après la chute de l'URSS racontent une autre histoire et éclairent d'un jour cruel l'hypocrisie et le cynisme de la direction soviétique tout entière. Au lendemain de la mort de Staline, en 1953, une amnistie décidée par Beria avait libéré du Goulag une masse de prisonniers. Parmi eux figuraient des milliers de membres du parti, qui avaient exigé leur réhabilitation. Sous la pression, Khrouchtchev fit alors établir le bilan des condamnations prononcées par les juridictions d'exception de 1921 à 1953. Le résultat était effarant : 3 777 380 condamnations avaient eu lieu, dont 742 980 à la peine de mort - la plupart entre 1935 et 1950 -, ce qui indiquait assez la criminalisation de la société par le régime totalitaire. Réuni le 9 février 1956, le Politburo, dont la plupart des membres avaient été les lieutenants zélés de Staline, dut trancher. Le Politburo avait pour préoccupation, d'une part, de masquer la plus grande partie des crimes du régime, d'autre part d'exonérer la nomenklatura et l'ensemble du PCUS des trente années de pouvoir stalinien, et enfin de relégitimer le système grâce à la figure de Lénine, qualifié de "pur communiste", alors qu'en réalité Lénine l'avait inventé et en avait jeté toutes les bases terroristes et totalitaires entre 1917 et 1923.

Khrouchtchev et le Politburo laissèrent donc dans l'ombre les millions de crimes commis durant la guerre civile sous Lénine, puis lors du lancement du plan quinquennal en 1928 et surtout de la collectivisation des campagnes en 1929-1933 – avec la création du Goulag en 1930, la fusillade de dizaines de milliers de koulaks et la déportation de millions d'autres, et surtout la famine organisée contre la paysannerie et le mouvement national en Ukraine, avec au moins 4 millions de morts de faim. Fait essentiel, le "rapport secret" ne cita que des victimes membres du PCUS et écrasa d'un silence de plomb la terreur contre la société en général. Ainsi, ni la Grande Terreur de 1937-1938 - plus de 700 000 assassinés et plus de 700 000 déportés – ni le Goulag ne furent évoqués par Khrouchtchev, qui imposa de fait une auto-amnistie pour les dirigeants trônant à la tribune du congrès et une amnésie sélective et obligatoire pour la société.

Aujourd'hui encore, le "rapport secret" de Khrouchtchev demeure un enjeu historico-mémoriel et politique

La manœuvre n'était pas nouvelle : à l'automne 1794, en France, la Convention avait désigné Carrier, le bourreau de Nantes, comme bouc émissaire et avait monté son procès et son exécution pour se laver des crimes de la Terreur et permettre à d'autres grands terroristes - Fouché - de poursuivre de brillantes carrières politiques. En 1956, la direction soviétique, suivie par tous les dirigeants communistes, désigna Staline comme bouc émissaire pour exorciser près de quatre décennies de crimes de masse et permettre aux nomenklaturas d'URSS et des pays du bloc communiste de profiter en toute tranquillité de leur pouvoir et de leurs privilèges.

Cependant, bien que "secret" et réservé aux seuls communistes soviétiques et aux dirigeants des "partis frères", le rapport fut bientôt publié par la presse "bourgeoise" des pays occidentaux. Il sema aussi un trouble profond dans un monde communiste où le maréchal Staline avait été jusque-là considéré comme infaillible. Désormais, le ver du doute était dans le fruit de l'idéologie : comment une doctrine "scientifique" - le marxisme-léninisme - avait-elle pu produire de si grands crimes? s'interrogeait-on. Le secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, qui connaissait le "rapport secret" et s'était tu, fut contraint de l'évoquer et le qualifia de "rapport attribué au camarade Khrouchtchev". Les "démocraties populaires" furent parcourues d'un mouvement de révolte contre les dirigeants que Staline avait installés au pouvoir à partir de 1945. Cette onde de choc aboutit à la révolution anticommuniste hongroise de l'automne 1956, puis au printemps de Prague en 1968. Plus rien ne serait comme avant dans le meilleur des mondes communiste.

Enfin, soixante ans plus tard, le "rapport secret" demeure un enjeu historico-mémoriel et politique. D'un côté, tel publiciste trotskiste l'utilise pour maintenir la césure entre Lénine et Staline et tenter, en vain, de sauver la doctrine communiste de sa réalité totalitaire. De l'autre, Vladimir Poutine accuse Lénine d'avoir "placé une bombe atomique sous la Russie" en créant en 1922 une fédération soviétique dont la Constitution autorisait, sur le papier, chaque république à quitter l'URSS, ce qui se produisit en 1991. Sur ce plan-là, Poutine réhabilite Staline, le "grand manager" qui avait rétabli et maintenu l'unité de la Russie impériale, Caucase et Ukraine compris. Les mânes de Lénine et Staline, fondateurs du premier régime totalitaire, continuent de hanter les couloirs du Kremlin et les cercles de l'extrême gauche française.

Stéphane Courtois

Directeur de recherche honoraire au CNRS.

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