Chronique des événements courants

L'entrée des Soviétiques à Berlin le 9 mai 1945

Les Russes ont-ils gagné la guerre tout seuls ?

En ligne le 6 mai 2016

Le 9 mai sera une fois de plus célébrée à Moscou, l'entrée des Soviétiques à Berlin, le 9 mai 1945. Cet anniversaire, distinct de celui de la victoire alliée a été institué tardivement. Or, il fonctionne comme symbole d'une idée : les Russes auraient gagné seuls la seconde guerre mondiale.

On trouvera ci-dessous ce que l'auteur courte histoire de la "parade militaire sur la Place Rouge le 9 mai", extrait d'une intervention de l'historien estonien Toomas Alatalu, de l'université de Tallinn :

Ce ne fut qu'en 1965, soit 20 ans après la fin de la guerre, que le Jour de la Victoire été célébré par un défilé militaire. Cet anniversaire avait été déclaré fête nationale le 26 avril 1965.

C'est alors seulement que tous les participants à la guerre ont été honorés d'une médaille "20 ans de la Victoire dans la Grande guerre patriotique".

De même, détail rarement connu aujourd'hui, la Journée internationale de la femme a été déclarée fête nationale le 8 mai 1965 compte tenu de "la contribution remarquable des femmes soviétiques dans la construction du communisme et de la défense de leur patrie au cours de la Grande Guerre patriotique, leur héroïsme et de l'altruisme sur le front et dans la zone arrière".

En plus des dirigeants soviétiques, lors du défilé militaire le 9 mai 1965, avaient été accueillis dans les tribunes sur le mausolée les chefs de délégations des pays du bloc socialiste, pour la plupart des personnalités de rang secondaire.

Parmi eux se trouvait le ministre algérien de la Défense Houari Boumediene qui, peu de temps après son retour du Kremlin, prit le pouvoir, qu'il exerça de 1965 à 1978, à la place de Ben Bella, lui-même déposé par un coup d'État militaire.

La troisième et dernière parade de la Victoire soviétique sur la Place Rouge se déroula le 9 mai 1985. Elle comportant elle aussi une participation modeste de visiteurs en provenance des pays socialistes voisins, le dirigeant éthiopien Mengistu Haile Mariam (1977-1991) étant le plus important.

Les anciens combattants reçurent alors une autre médaille – "40 ans de la Victoire". Elle pouvait être placée à côté de celle donnée en 1975, "30 ans de la Victoire".

Ceci est la façon dont les dirigeants soviétiques ont su respecter l'amour de la nation pour les médailles et les insignes honorifiques. Cependant, les célébrations importantes, à savoir le défilé de la victoire il était strictement décidé de ne l'organiser que tous les 20 ans. Les autres années, la victoire dans la Grande Guerre patriotique était commémorée par des réunions et des cérémonies de dépôt de gerbes.

À l'époque soviétique, dans tous les cas, il n'avait jamais été marquée pareille telle opposition entre "notre victoire" et la victoire conjointe de tous les alliés lors de la Seconde Guerre mondiale.

Cela est devenu en ce siècle en Russie l'habitude et la tradition.

L'idée de célébrer l'événement est apparue de façon improvisée et s'est développée progressivement.

Le statut des villes-héros a été introduit en 1965 et entre 1945 et 1985, le nombre de villes-héros est passé de 4 (Leningrad, Stalingrad, Sébastopol, Odessa) à 12 (Kiev, Moscou, Kertch, Novorossiysk, Minsk, Tula, Mourmansk, Smolensk) avec la forteresse de héros de Brest.

En 1967, la tombe du Soldat Inconnu avec la flamme éternelle a été ouverte au mur du Kremlin. Par la suite, la flamme éternelle devait être ajoutée aussi aux monuments antérieurs commémorant la guerre et les nouveaux ont été construits avec elle.

Avec la dissolution de l'Union soviétique, a disparu aussi le défilé militaire du 7 novembre et plusieurs années ont passé sans ces défilés. La restauration de la tradition a été clairement influencé par le 50e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale et les cérémonies respectives en Europe à partir de la commémoration du Jour J en Normandie le 6 juin 1994.

La Russie se devait de réagir vite et donc il y eut au total deux parades militaires à Moscou le 9 mai 1995.

Le matin eut lieu sur la place Rouge une reconstitution historique présentant l'armement du temps de guerre, arboré la plupart du temps par des anciens combattants, autrement dit un événement de style relativement européen. Parmi les invités d'honneur figuraient le président américain Bill Clinton, Hillary Clinton, le Premier ministre britannique John Major, etc. L'absence du président français François Mitterrand et le chancelier allemand Helmut Kohl, cependant, marquaient leur protestation continue contre la guerre en Tchétchénie.

Dans l'après-midi, avait lieu une autre parade militaire devant le mémorial sur la colline Poklonnaïa démontrant l'état actuel et des armes de l'armée russe. Y participaient également les troupes ayant combattu en Tchétchénie.

Les deux défilés reçurent un accueil chaleureux et, en principe, la tradition aurait pu se poursuivre de toute façon.

À l'occasion des élections présidentielles suivantes les sentiments militaires s'affirmaient d'une manière de plus en plus évidente.

Et c'est à partir du 9 mai 1996 qu'eurent lieu des défilés militaires annuels sur la Place Rouge, tels que nous les connaissons aujourd'hui.

En d'autres termes, l'accent y est mis sur l'exaltation du potentiel militaire et l'intimidation des ennemis potentiels.

Il fut bientôt clair aussi que la parade militaire accompagnée d'une rhétorique célébrant un jour spécifique et se rapportant aux affaires intérieures (par exemple le 7 novembre) est quelque chose de différent d'une démonstration de force annuelle et d'un hommage à la victoire lors de l'anniversaire d'une conquête militaire.

La phase démocratique de l'évolution de la Russie était sur le point de se terminer, et en transformant l'anniversaire de la défaite militaire d'un adversaire spécifique en événement principal de l'histoire de l'État, le lavage de cerveau idéologique, typique de l'époque soviétique avait été relancé.

Sa principale composante comprenait l'évocation des victoires sans fin, dans l'édification du socialisme et du communisme, les victoires individuelles et collectives, les victoires du camp socialiste sur l'impérialisme international, etc.

Ne comptant désormais que sur le souvenir d'une victoire militaire, l'opération était menée avec une telle intensité que la fierté nationale devait être affirmée hautement - nous sommes une nation victorieuse. Cela fut accompagné de l'instrumentalisation de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale réduite de plus en plus à la Grande Guerre patriotique : il s'agissait d'être "dignes" de la victoire.

Ceci bien que Staline ait été complice à l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale, que l'Union soviétique ait changé de camp pendant la guerre et qu'elle soit ainsi devenue directement responsable des destructions et des victimes qui s'en suivirent.

De même, l'armée soviétique n'aurait pas survécu sans l'aide étrangère etc,

Cependant, tous ces sujets ont été laissés ou dissimulés ou effacés. La primauté devait être donnée à la route de l'URSS vers la victoire et à la victoire elle-même. Cette commémoration de la Grande Guerre patriotique ouvrait évidemment la voie à une nouvelle conception de la Victoire.

Ce processus est devenu fatalité dans la situation de 1999-2000 quand Poutine et son équipe sont arrivés au pouvoir [rappelons que son prédécesseur au poste de premier ministre entre mai et août 1999 avait été le général Sergueï Stepachine] et ont entrepris de restaurer la Russie comme puissance mondiale, en revendiquant l'existence de "zones d'intérêts privilégiés" [expression qui sera introduite par le président Dmitri Medvedev le 31 août 2008].

La propagande correspondante inclut les souvenirs du passé, accordant un rôle considérable à la Grande Guerre patriotique :

"La grande victoire restera toujours un pinacle héroïque dans l'histoire de notre pays… La Grande Guerre patriotique était en fait la bataille pour l'avenir de l'humanité tout entière", déclarait Poutine sur la Place Rouge le 9 mai 2015.

Cette conviction quant à l'histoire de la Russie et de toute l'humanité a pu sans doute être partagée par la majorité des Russes. Ce résultat a pu être atteint grâce au long travail délibérément entrepris au gré d'une machine de propagande puissante dont l'efficacité est également illustrée par l'utilisation des organisations internationales dans l'intérêt de la "victoire de la Russie".

Le 9 mai 2000, le président Poutine écoutait pour la dernière fois la soi-disant hymne du tsar, mis en place par son prédécesseur (et qui l'a choisi pour lui succéder) le président Boris Eltsine. Le 9 décembre 2000, la Douma d'État rétablissait l'usage de l'hymne national soviétique. On peut considérer qu'à la même date également a commencé la campagne délibérée de restauration d'une puissance russe basée sur l'armement militaire.

Pendant longtemps, il n'a pas été reconnu en public que, depuis 2001 Poutine refuse toujours de tenir la promesse faite par Eltsine en décembre 1999 lors du sommet de l'OSCE à Istanbul de ramener les forces russes de Géorgie et de Moldavie dans un délai de 2-3 années, comme une continuation des troupes retirées d'Europe de l'Est et des pays baltes en 1990-1994.

Ce refus signifiait le retour à la politique des têtes de pont militaires russes avancées en Europe.

En septembre 2001, la Russie n'a pas tardé à se joindre à la guerre du président américain George W. Bush contre le terrorisme et a aidé les États-Unis à ouvrir des bases militaires en Asie centrale pour soutenir la guerre en Afghanistan.

Le 20 décembre 2001, la Russie a déposé une soumission officielle à l'ONU de déclarer la Dorsale de Lomonossov et Mendeleïev dans l'océan Arctique comme faisant partie du plateau continental russe : ce qui, conformément à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer permettait l'extension de ses eaux territoriales des 200 miles nautiques précédentes à 350.

Les événements qui ont suivi ont confirmé que le Kremlin prévoyait l'extension physique vers le nord aussi soigneusement que son expansion vers le sud et deux d'entre eux ont clairement démontré que les objectifs stratégiques étaient militaires.

Le défilé militaire du 9 mai 2015 a également comporté, pour la première fois, les troupes de la région militaire située dans la région de l'Arctique russe.

Toute la politique de l'Arctique est un bon exemple de la façon dont le Kremlin maîtrise l'utilisation des lois internationales dans ses propres intérêts (par rapport aux États-Unis qui laissent passer leurs chances) et la façon dont la nouvelle colonisation économique et militaire de l'Arctique a été employée afin de renforcer le patriotisme de la nation.

On doit prendre en considération aussi le fait qu'en mars 2010 Vladimir Poutine [alors Premier ministre] a pris la tête du conseil d'administration de la Société géographique russe. Fondée en 1845 celle-ci a été reconstituée afin de coordonner les expéditions vers l'Asie centrale, vers la Sibérie et l'océan Arctique, qui a été plus tard colonisé. Depuis novembre 2009, le ministre de la Défense Sergueï Choïgou était le président de cet organisme.

La planification de cette politique et celle de campagnes, symptomatiques de l'époque de l'empire soviétique, ont été développées à une nouvelle échelle à partir la célébration du 60e anniversaire de la Victoire dans la Grande Guerre patriotique, célébration qui a effectivement commencé en février 2003 avec la commémoration du 60e anniversaire de la victoire à la bataille de Stalingrad.

Elle a été suivie par la célébration du 60e anniversaire de la bataille de Koursk et d'autres grandes victoires, la libération du siège de Leningrad, de Kiev et de la Crimée. Ces commémorations se sont déroulées sur la Place Rouge le 9 mai 2005, ont marquant effectivement l'aboutissement d'une campagne qui aura duré plus de deux ans.

De même, les célébrations de dizaines d'anciennes victoires et libérations sont également intervenues pour marquant les 65e et 70e anniversaires de la victoire dans la Grande guerre patriotique. De telles campagnes systématiques et réussies (2003-2005, 2008-2010, 2013-2015) et l'état constant de la mobilisation d'une partie importante de la population peuvent être considérés comme la particularité et la force du régime autoritaire de Poutine.

Les médias ont assuré leur couverture efficace. On doit aussi noter l'émergence d'organisations de jeunesse désormais considérables dans la Russie d'aujourd'hui.

Par exemple, la plus connue d'entre elles est la Jeune Garde dont le nom évoque l'organisation clandestine légendaire du Donbass en 1942 dont les membres ont été assassinés par les troupes allemandes. Également, les mouvements de la jeunesse démocratique antifascistes "Les Nôtres" (Nashi) dont la création, en mars 2005, a été définie comme une riposte à la victoire de la Révolution orange en Ukraine. Celle-ci était présentée comme un retour de ceux qui avaient combattu le pouvoir et l'armée soviétiques sous le régime d'occupation pendant la seconde guerre mondiale ce qui faisait d'eux à un moment donné, des alliés de l'armée allemande.

Entre autres, les jeunes militants ont été rapidement utilisés comme gardes d'honneur des monuments de guerre soviétiques à la fois en Russie et à l'étranger, et en 2006-2007, ils se sont fait connaître en le harcelant les diplomates étrangers et les ambassades à Moscou des états désignés comme s'ingérant dans les affaires intérieures russes (Royaume-Uni) ou comme profanant la mémoire des soldats soviétiques (Estonie).

La portée et l'intensité des campagnes de jour de victoire ont fortement augmenté lorsque Poutine le 9 mai 2006 a instauré le statut des Villes de la gloire militaire. En 2007-2012 et en 2015, le titre a été décerné à 46 villes. Il fut décidé qu'il y aurait au moins trois grandes célébrations par an : le 23 février ou le Jour du défenseur de la patrie, anciennement le Jour de l'Armée soviétique, le 9 mai et le jour de la fondation de la ville. Ce décret de Poutine était largement conditionné par la campagne a entreprise en Europe de l'Est après la guerre froide, tendant à déclarer criminels les régimes communistes à l'instar du procès de Nuremberg jugeant les nazis.

Les États démocratiques ont clairement tenté de condamner le totalitarisme, le militarisme et la politique de conquête qui en découlait, mais en regard la ligne du Kremlin était de faire respecter la fierté de son passé communiste en soulignant les victoires militaires.

À la suite à l'élargissement de l'OTAN vers l'est en mars 2004, la campagne des Européens de l'Est a pris une forme plus concrète. Mais le Kremlin a réussi à prévenir cette opposition en faisant pression pour que soit adoptée, le 22 novembre 2004, une résolution à l'Assemblée générale des Nations Unies, déclarant "les 8 et 9 mai moment de souvenir et de réconciliation".

Comme nous le savons, les dirigeants de la Wehrmacht ont préféré se rendre aux alliés occidentaux, le 8 mai, cependant, Staline les fit capituler devant les commandants de l'armée soviétique le 9 mai 1945. Depuis ce jour, la fin de la guerre est célébrée le 8 mai en Europe et le 9 mai en Russie et chez ses alliés.

À la fin des années 1990, les diplomates ont créé une situation intéressante dans plusieurs capitales de l'Est européen. La plupart d'entre eux sont allés à déposer des couronnes au même monument, le 8 mai, certains isolément le 9 mai. La résolution adoptée par l'ONU et co-initiée par la Russie se présente ainsi comme un compromis. Toutefois, le déroulement des manifestations a montré que le Kremlin a interprété "un temps" l'égalisation des deux jours. Ceci a donné lieu à la suggestion de célébrer le jour de la victoire à deux reprises : vous célébrez votre victoire le 8 mai, nous célébrons la nôtre à Moscou le 9 mai. Comme il n'y avait pas de tradition commune à l'Ouest de se réunir le 8 mai, le Kremlin a gagné la bataille de la propagande au moins à l'usage interne – "tout le monde viendra pour célébrer notre victoire".

Ce ne fut qu'en 2015 que les temps ont été mûrs pour le président de la Pologne Bronislaw Komorowski puisse poser la question : pourquoi devrions-nous célébrer la fin de la Seconde Guerre mondiale à l'endroit même où elle a commencé - référence évidente à la signature à Moscou du pacte Molotov-Ribbentrop le 23 août 1939.

Comme pour la première fois aussi le président russe Vladimir Poutine et le chancelier allemand Gerhard Schröder avaient été invités aux festivités célébrant le 60e anniversaire du Débarquement en Normandie le 6 juin 2004, on s'est assuré de la présence d'un nombre impressionnant de représentants étrangers pour les célébrations du 60e anniversaire de la Grande guerre patriotique. Le 9 mai 2005, la manifestation de Moscou était suivie par le président américain George Bush, le chancelier Schröder, le président français Jacques Chirac, le président chinois Hu Jintao, les dirigeants de la Commission européenne, etc.

Il était d'autant plus remarquable que les présidents de l'Estonie, la Lituanie et la Géorgie aient ostensiblement absent des célébrations russes du Jour de la Victoire. Les présidents des pays baltes ont rappelé au public leur situation en 1940 et le changement de régimes d'occupation à suivre, alors que la Géorgie s'opposait au refus du Kremlin de retirer ses bases militaires.

Pour le Kremlin, la situation a été rendue plus délicate par les manœuvres diplomatiques habiles du président Bush, rappelant que les USA n'avaient jamais reconnu l'incorporation des États baltes en 1940. À la veille de la rencontre de Moscou, le 7 mai 2005, il avait rencontré les présidents des pays baltes à Riga (y compris le président letton qui avait décidé de se rendre à Moscou) puis il quitta la place Rouge pour se rendre à Tbilissi, capitale de la Géorgie, prononçant, dans les deux pays, des discours en soutien aux décisions prises par les dirigeants des petits États.

À l'initiative de la Russie, le 16 décembre 2005, l'Assemblée générale des Nations Unies adoptait la résolution contre la glorification du nazisme exigeant que "toute célébration commémorative du régime nazi, ses alliés et les organisations connexes doit être interdite par les États".

Les années suivantes, la Russie est parvenue à faire adopter de résolutions analogues attirant l'attention sur les manifestations du néonazisme dans divers pays. À la différence de la condamnation mondiale du nazisme et du néo-fascisme, les crimes des régimes communistes ont été condamnés seulement au niveau européen, mais avec le soutien des États-Unis, au Canada et en Australie.

Le 25 janvier 2006, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe adoptait une résolution sur la condamnation des régimes communistes totalitaires. Cependant, reste un document facultatif en raison de l'incapacité à obtenir les votes de majorité nécessaires.

Le 2 avril 2009, le Parlement européen adoptait la résolution désignant le jour de la signature du pacte Molotov-Ribbentrop le 23 août (1939) comme Journée européenne du souvenir.

La Russie n'y prit pas garde sur le moment. Mais sa fixation tenace sur l'acceptation de concept historique a abouti à l'adoption d'une loi du 5 mai 2014 introduisant une sanction pénale pour la diffusion de fausses informations sur les actions de l'Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il est facile de discerner que cette loi correspondait au point culminant de la crise en Ukraine, car il était devenu évident qu'en s'éloignant de la Russie on souhaiterait également revoir certaines des pages de l'histoire est-européenne au cours de cette guerre.

Le point de départ de l'opposition directe entre les États-Unis et la Russie est supposé correspondre au discours de Poutine à Munich le 10 février 2007. En deux mois et demi, Poutine avait subi un revers à l'occasion de l'agitation de masse ayant éclaté à Tallinn. Les Russes montraient leur mécontentement face à la décision du parlement estonien de déplacer le monument à la Grande guerre patriotique du centre-ville au cimetière militaire.

À ce moment, Moscou espérait un changement de gouvernement à Tallinn, l'ambassade d'Estonie était sous le siège et son ambassadeur avait été attaqué à Moscou, les dirigeants de l'Union européenne étaient hésitants et ont même suggéré que l'Estonie revienne en arrière. La crise fut résolue par le Président des États-Unis Bush avec une invitation qu'il adressa au président estonien Toomas Hendrik Ilves, diplômé de l'Université de Columbia, pour une visite expresse officielle aux États-Unis.

Un an plus tard, Poutine était prêt à riposter, et comme le sommet de l'OTAN d'avril 2008 avait montré une rupture nette entre les États-Unis et les principaux partenaires de l'Union européenne, il a été décidé au Kremlin d'attaquer la Géorgie, qui était dirigée par un autre diplômé de l'Université Columbia, Mikheil Saakashvili.

Le 9 mai 2008, la parade sur la Place Rouge mettait en vedette pour la première fois [depuis 1991] des points forts de la puissance militaire russe - missiles et combattants.

Le 31 mai, les troupes ferroviaires russes entraient en territoire géorgien. La réaction européenne comprenait seulement le plan de paix Steinmeier pour l'Abkhazie, pas un mot n'était dit sur l'Ossétie du Sud, où la guerre et l'emplacement des combats avaient été décidés.

Après avoir atteint ses objectifs en Géorgie, le président Medvedev fit une déclaration le 18 septembre, 2008, disant qu'il était temps d'assurer la sécurité militaire dans l'Arctique en y établissant des bases permanentes russes. La première a été ouverte le 30 octobre 2013, donc avant le début de l'Euromaïdan.

Le défilé militaire sur la Place Rouge le 9 mai 2009, fut complété par la remise des rubans de Saint-Georges qui avaient déjà été distribués en 2005. Désormais ils avaient acquis une signification symbolique particulière en raison de la guerre fraîche et victorieuse en Géorgie. Ainsi, en Russie, ces rubans de Saint-Georges allaient être considérés comme les signes de la réussite militaire, conviction affirmée par les mêmes rubans arborés sur leur poitrine par les membres de la Douma lors du vote d'adhésion de la Crimée à la Fédération de Russie, le 18 mars, 2014.

En 2009, de plus les mêmes rubans furent destinés à une distribution dans les pays voisins et ailleurs dans le monde, là où se trouve une diaspora russe. Leur attribution allait être coordonnée par RIA Novosti, [cette agence internationale d'information liée aux services de renseignement et de manipulation soviétiques, devenue agence de propagande russe à l'étranger, a été rebaptisée Rossiya Segodnya en 2013]

Comme on le sait, la guerre en Géorgie n'a pas provoqué de crise majeure dans les relations entre la Russie et le monde occidental. Le nouveau président américain Barack Obama a même tenté la "remise à zéro" des relations, en mars 2009, ce qui explique l'attitude bienveillante de l'Occident à l'invitation aux grandes célébrations du 9 mai et l'accord des alliés de participer à la parade avec leurs troupes. Ainsi, le 9 mai 2010, les troupes américaines, britanniques, françaises et polonaises allaient défiler aux côtés des troupes de l'armée russe sur la place Rouge pour célébrer le 65e anniversaire de la victoire de la Grande guerre patriotique, ceci comme pour confirmer en tant que vérité universelle qu'il s'agissait d'une victoire commune.

Dans le même temps, cependant, les relations entre la Russie et l'Occident se sont détériorées de nouveau et donc, à la manifestation n'ont assisté ni le président Obama, ni le Premier ministre Gordon Brown, ni le président français Nicolas Sarkozy, qui avait servi de médiateur de paix en Géorgie et a décidé à la dernière minute de se retirer de la fête.

Il y eut de nombreux invités influents. Cependant, à l'instar de la présidente lituanienne, l'Europe de l'Est n'était pas été représentée non plus par le président moldave rappelait au monde l'existence du territoire séparatiste de Transnistrie. Les chefs d'État étrangers participant à l'événement ont également dû accepter la présence des chefs des gouvernements fantoches d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud et de regarder la marche des troupes russes qui avaient combattu en Géorgie. En d'autres termes, le Kremlin a fait que tous les participants marquent les résultats de sa politique de conquête.

Au moment de la préparation du 70e anniversaire du Jour de la Victoire, le monde était en complet bouleversement - il y avait des révolutions et des guerres civiles en Afrique du Nord et Moyen-Orient, la vie politique en Russie avait été chahutée par les manifestations politiques de 2011-2012 confirmant l'émergence d'une opposition considérable.

Cependant, le plus important de ces mouvements était la bataille pour l'Ukraine. Et la tentative de son dirigeant de transformer le mode de développement d'un pays d'esprit européen en celui d'un État eurasiatique provoquait la révolution de l'Euromaïdan et conduisait à un renversement parlementaire du président et du gouvernement. Le Kremlin appelle encore cela anticonstitutionnel, et parle même d'un coup d'État, car 328 voix au lieu de 336 soutenaient l'opération. Il s'en est suivi l'agression russe et l'occupation de la Crimée, la guerre dans l'Est de l'Ukraine, les sanctions et les contre-sanctions.

On sait que le Kremlin a été égal à lui-même lors de ces événements. Il a successivement nié, puis de nouveau affirmé, son engagement en Crimée et dans l'est de l'Ukraine revendiquant constamment contre la violation par tout le monde, mais pas par les Russes, de la loi et des accords internationaux ont été.

Il n'était donc guère surprenant d'apprendre que des invitations aux cérémonies du 70e anniversaire de la journée de la victoire ont été envoyées au gouvernement de 68 États et organisations internationales. En d'autres termes, il ne s'était rien passé, tout était en harmonie avec les anciens plans. Contrairement à 2010, lorsque de nombreux gouvernements ont considéré la guerre en Géorgie comme un cas à part dans les affaires étrangères russes, l'attitude est maintenant complètement différente - la politique de sanctions imposait à l'évidence aussi se retirer de la parade militaire à Moscou à la fois en tant que participants et comme spectateurs.

Du fait de la réaction rapide du Kremlin, le défilé militaire sur la Place Rouge le 9 mai 2015 mit en vedette les troupes russes côte à côte avec celles de l'Arménie, de l'Azerbaïdjan, du Bélarus, du Kazakhstan, du Kirghizistan, avec les troupes serbes et tadjiks ceci pouvant être considéré comme un reflet logique de l'ensemble du champ de bataille de la Grande guerre patriotique.

Idem pour la participation de la Mongolie. L'inclusion des troupes chinoises et indiennes mobilise une vision de certaines connexions moins évidentes. Là encore, il faut noter que, dans leurs discours prononcés à Moscou, Vladimir Poutine et le président chinois Xi Jinping ont affirmé que la Russie et la Chine sont les pays qui ont subi le plus de pertes du fait de la Seconde Guerre mondiale, l'un en Europe, l'autre en Asie. [Chine ayant participé à la guerre avec les alliés grâce troupes gouvernementales dirigées par Tchang Kaï-chek, lequel, malgré son propre conflit avec les troupes communistes dirigées par Mao Tsé-toung a combattu avec les alliés contre le Japon en 1937-1941]. Diverses autres caractéristiques communes pouvaient expliquer la présence de certains visiteurs et l'absence d'autres, cependant, de telles comparaisons ne font qu'obscurcir le sens du 9 mai.

En comptant les délégations de haut niveau – au moins le ministre des Affaires étrangères – parmi les spectateurs de la parade du 9 mai 2015, au total 11 pays européens étaient représentés. Ce nombre ne comprend pas le président biélorusse Alexandre Loukachenko qui avait son propre défilé militaire le même jour à Minsk avec des participants en provenance de Russie, mais aussi une unité de l'US Air Force de 40 membres lui permettant d'affirmer le symbole d'une marche commune de la Russie et des troupes américaines unies aux Biélorusses.

Considérant le fait que la parade à Moscou a été notamment marquée par la présence de la Chine avec des représentants de l'ensemble de ses trois branches des forces armées, et que, le 9 mai, les autorités ukrainiennes avaient distribué des dizaines de milliers d'emblèmes de pavot rouges dominant nettement sur les rubans de Saint-Georges, les trois sœurs slaves, Biélorussie, Russie et Ukraine, contrastaient l'une avec l'autre de manière imprévisible : on voyait des Américains à Minsk, des Chinois à Moscou et à Kiev des coquelicots.

Contrairement aux pays européens déchirés, le reste du monde semblait apporter sa clarté : au total 11 États représentant l'Asie, trois l'Afrique et deux d'Amérique latine. Le niveau de représentation de ces états était considérablement plus élevé que celui des Européens et donc la situation ressemblait à une réunion des amis asiatiques, africains et latino-américains du Kremlin.

Dès, une question surgissait dans ce contexte international à propos des futures célébrations du Jour de la victoire – désormais ce sera quoi et avec qui ?

Le contexte national de l'événement aura été donné par le renouvellement de la "Marche du Régiment Immortel" réunissant au total 12 millions de personnes dans toute la Russie, y compris le président Poutine.

L'idée d'une elle manifestation remonte probablement aux manifestations analogues après la guerre civile au Nicaragua et la chute de la dictature militaire en Argentine dans les années 1980. La première marche de ce type, chaque participant arborant les photos des victimes de la Grande Guerre patriotique avait eu lieu dans la ville sibérienne de Tyumen en 2007. Trois ans plus tard, une manifestation analogue se déroulait dans différentes villes, y compris à Moscou au mémorial du mont Poklonnaïa. Jusqu'alors, il n'y avait pas eu d'appellation commun donnée à ces manifestations semblables qui devenaient de plus en plus populaires.

C'est le 9 mai 2012, dans une autre ville sibérienne, à Tomsk que la manifestation a rassemblé et a défilé sous le nom de l'Immortel Régiment. Grâce à Internet ce nom bien significatif d'une unité militaire a été popularisé répondant bien au sens de cette journée dans l'âme des Russes.

À la veille du 70e anniversaire de la victoire, c'est le parti au pouvoir Russie Unie qui a pris la responsabilité d'organiser les Marches du Régiment Immortel en autant d'endroits possibles dans le pays et à l'étranger. L'idée a été acceptée et soutenue par des millions de personnes. Et le 9 mai 2015, il était possible de les regarder comme un signe de la consolidation du peuple russe sur la base de la mémoire du passé.

Son succès soulève la question – à quoi cette démonstration civile ressemblerait en 2016 et quelle serait la corrélation des militaires et de la partie civile de la célébration du Jour de la Victoire désormais. Il y aura, pour tout le monde, une possibilité de changement tant il est clair que la Russie le 9 mai 2016 sera différente de la Russie du 9 mai 2015.

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