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Alexeï OulioukaievRussie : l'étrange affaire Oulioukaiev

En ligne le 5 décembre 2016

Correspondante du Monde à Moscou, Isabelle Mandraud revenait le 3 octobre sur l'étrange affaire Oulioukaiev. En effet, l’interpellation à la mi-novembre du ministre russe du développement économique, Alexeï Oulioukaiev, accusé de corruption, est inédite. Et le contenu de cette affaire apparaît pour le moins intriguant.

Sans égaler le niveau, ni la gravité, des purges chinoises, le nombre d’enquêtes pénales ouvertes pour délits de corruption en Russie atteint des niveaux record. En trois ans, le nombre de fonctionnaires concernés, plus de 7 400 au 1er novembre, aurait été multiplié par vingt-cinq, selon la revue économique Expert.

"En ce moment, la majorité de l’élite exécutive est entourée d’affaires pénales comme par des tours de contrôle", relèvent les politologues Nikolaï ­Petrov et Kirill Rogov dans un récent rapport consacré au "développement économique de la Russie 2014-2016".

L’interpellation, le 14 novembre, du ministre du développement économique, Alexeï Oulioukaiev, accusé d’avoir reçu 2 millions de dollars (1,87 million d’euros) de pots-de-vin, constitue néanmoins une première.

"Bien sûr, le président était informé" Jamais, jusqu’ici, un ministre en fonction n’avait été interpellé de la sorte. À ce niveau, il faudrait, selon les experts, remonter à Lavrenti Beria, le sinistre chef du NKVD (ancêtre du KGB), arrêté en 1953 après la mort de Staline. "L’arrestation d’Oulioukaiev est un événement sans précédent, affirme Alexeï Makarkine, directeur adjoint du centre des technologies politiques à Moscou, et cette décision n’a pu être prise qu’au plus haut niveau."

Révélée le 15 novembre à 2 h 30, l’affaire Oulioukaiev a surpris, au point qu’au matin le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, bredouillait, embarrassé, qu’il ne savait pas si Vladimir Poutine était au courant, avant de se reprendre quelques heures plus tard : "Bien sûr, le président était informé depuis le début."

Pour le ministre âgé de 60 ans, en poste depuis juin 2013, l’humiliation est totale. En fin d’après-midi, ce 14 novembre, il a été interpellé par le FSB, les services de sécurité successeurs du KGB, alors qu’il s’apprêtait à quitter le siège de Rosneft, un géant du secteur pétrolier dirigé par le puissant Igor Setchine, proche du chef du Kremlin, avec deux valises contenant 1 million de dollars chacune.

Le lendemain, sans même passer par une requête formelle du premier ­ministre, Dmitri Medvedev, un décret signé par M. Poutine le ­congédiait du gouvernement pour "perte de confiance".

Faiblesse de la somme Placé depuis en résidence surveillée, avec un bracelet électronique et l’interdiction de sortir, de téléphoner et de parler aux médias, le ministre déchu, mis en examen pour corruption, encourt jusqu’à quinze ans de prison et/ou une amende astronomique. Son téléphone avait été placé sur écoute depuis l’été, ont révélé des médias russes, jetant l’effroi au sein du gouvernement.

Filmé au tribunal lors de sa présentation devant les juges, M. Oulioukaiev, le visage fermé, a nié toute malversation et s’est dit "prêt à coopérer avec les enquêteurs pour laver [sa] réputation". Toutes ses demandes de s’exprimer dans une radio ont été rejetées. "On n’entend qu’un seul son de cloche", déplore son avocat, Timofeï Gridnev, qui répugne cependant à s’exprimer. Il doit négocier, en coulisse, l’issue de cette affaire.

La faiblesse de la somme en jeu, dans le cas d’Oulioukaiev, intrigue. Deux millions de dollars, ­observent avec cynisme les spécialistes, ce n’est pas grand-chose pour un tel niveau de responsabilités. Il est vrai que le pécule en question apparaît sans commune mesure avec celui découvert en septembre dans l’appartement et la voiture d’un officier du ministère de l’intérieur, le colonel Dmitri Zakharchenko, chargé de… la lutte contre la corruption : 9 milliards de roubles, 140 millions d’euros, en espèces. L’économie souterraine, en Russie, n’est pas un domaine mineur.

Le moineau et le lion Autre élément troublant. Selon le Comité d’enquête, M. Oulioukaiev aurait tenté de faire chanter Rosneft, dans le cadre des négociations sur sa privatisation. Or, compte tenu de l’influence et du poids sur l’échiquier politique russe de son dirigeant, Igor Setchine, tout ministre qu’Oulioukaiev était, c’est un peu comme si "un moineau avait voulu extorquer quelque chose à un lion", ainsi que l’a joliment écrit la journaliste Ioulia Latinina, dans le journal indépendant Novaïa Gazeta.

"Derrière tout ça s’est joué un conflit entre Rosneft et un groupe de fonctionnaires", assure le politologue Alexeï Makarkine.

"Oulioukaiev, poursuit-il, était sûr d’agir dans le cadre de règles existantes mais si tu perds ta protection, pour une raison ou une autre, et que quelqu’un est mécontent de toi, en haut, alors ces règles ne te concernent plus."

Selon une hypothèse persistante, M. Oulioukaiev aurait été chercher des "primes" pour son équipe chargée de mener à bien des privatisations que lui-même n’approuvait pas. Cette pratique, qui consiste à "solliciter" des entreprises pour boucler un budget, achever un projet ou récompenser des salariés, est monnaie courante en Russie. Dans le cas présent, aucun élément ne permet d’étayer avec certitude cette piste, mais l’opposition du ministre au rachat de l’entreprise Bachneft par Rosneft, en revanche, ne fait aucun doute.

Le souvenir du sort réservé à Khodorkovski Propriété de l’oligarque Vladimir Evtouchenkov, riche patron du groupe AFK Sistema, Bachneft était considérée comme la sixième compagnie pétrolière russe, jusqu’à ce que, en septembre 2014, l’État, aux abois face à la crise, réclame son retour dans son giron. La compagnie, acquise en 2009 par M. Evtouchenkov, l’a été "illégalement", avaient fait valoir les autorités.

Les actionnaires d’AFK Sistema ont tenté de résister, un peu, mais pas trop : leur patron a été sur-le-champ placé en résidence surveillée et chacun garde bien en mémoire le sort réservé à l’ex-oligarque Mikhaïl Khodor­kovski, emprisonné pendant dix ans tandis que son groupe, Ioukos, était dépecé. En échange de la libération de son dirigeant, trois mois plus tard, Bachneft avait donc changé de mains.

En mai, Vladimir Poutine a exclu par décret l’entreprise des "biens stratégiques" de Russie, ouvrant ainsi la voie à sa privatisation. Deuxième groupe pétrolier russe, Loukoïl, le seul acteur privé dans ce domaine, s’était mis sans tarder sur les rangs. Il devra renoncer.

Car Rosneft entend bien absorber Bachneft. Or, la holding de Rosneft étant détenue par l’État, les "libéraux" du gouvernement, dont fait partie M. Oulioukaiev, ne voyaient pas d’un bon œil cette opération. "De mon point de vue, ce n’est pas un bon acheteur pour un tel actif", dit-il le 29 juillet, ajoutant, quelques jours plus tard : "Les sociétés d’État ne devraient pas participer aux privatisations."

Au sein de l’équipe dirigeante, les débats sont vifs sur cette question et même le conseiller de M. Poutine, Andreï Belooussov, estime que ce serait "une sottise si une compagnie publique participait à la privatisation d’une autre".

Le président russe a fini par siffler la fin des discussions le 1er septembre. "Ce n’est pas la meilleure option, a déclaré M. Poutine, mais en fin de compte, ce qui importe, c’est qui donnera le plus d’argent aux enchères. En ce sens, nous ne pouvons discriminer aucun participant."

"Les 'intouchables' n’ont jamais existé" Message compris. Dès le lendemain, M. Oulioukaiev assure : "Du point de vue juridique, Rosneft peut participer à la privatisation." En octobre, tout est réglé. Le ministère de l’économie annonce sur son site que 50,7 % du capital ont été cédés : "L’acheteur est Rosneft. Toute la somme, 329 milliards de roubles, sera versée au budget fédéral." Prochaine étape : la mise sur le marché d’une petite partie (19,5 %) des actions de Rosneft elle-même.

Faut-il alors voir dans la chute du ministre de l’économie une nouvelle défaite des "libéraux" comme on appelle, en Russie, ceux qui ont participé, de près ou de loin, à la conversion au libéralisme du pays sur les décombres de l’Union soviétique (URSS) dans les années 1990 ? Rien n’est moins sûr, car cette étiquette ne recouvre plus guère de réalité aujourd’hui. Les "siloviki" eux-mêmes, représentant les services de sécurité, le FSB ou l’armée, ne forment plus un groupe homogène.

"Beaucoup de clans, plus ou moins proches du centre, se comportaient de façon indépendante. L’État n’y faisait pas trop attention jusqu’à la crise mais aujourd’hui, avec la pauvreté de la population, il cherche à réduire les dépenses et à montrer qu’il agit contre la corruption", analyse Nikolaï Mironov, le directeur du Centre des réformes politiques et économiques.

"Les “intouchables” n’ont jamais existé, tout le monde peut tomber, sauf un [le président]", ajoute-t-il. Sans doute M. Oulioukaiev paie-t-il aussi ses analyses, peu goûtées, sur les risques de "stagnation" de l’économie russe pour les vingt prochaines années…

"Sur le plan économique, il n’y a aucun changement, donc on change le personnel", avance Alexeï Kalatchev, à la tête d’un groupe d’experts politiques. La lutte contre la corruption fait partie des thèmes avancés par M. Poutine pour sa réélection en 2018. Les fonctionnaires, eux, restent plus que jamais sous pression.

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