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Les funérailles de Fidel CastroLe géant castriste et la souris cubaine

En ligne le 8 décembre 2016

Les réactions suscitées en France par la mort du vieux dirigeant cubain ne manquent pas d’intérêt. Une certaine émotion était perceptible ces derniers jours chez nombre d’hommes politiques et d’intellectuels qui se sont exprimés dans les médias. Parlons plutôt, tant l’émotion est systématiquement attachée aujourd’hui à des valeurs positives, de commotion. Et bien réelle : c’est un peu de leurs souvenirs, bons et mauvais, et un peu de leur jeunesse qui s’en sont allés avec la disparition de Fidel Castro. Cet homme qui avait connu Eisenhower et Nixon, Khrouchtchev et Jean-Paul II, est mort en emportant avec lui certaines des images les plus fortes de leur passé.

De là à prendre le deuil, il y avait une grande marge. Et finalement, peu l’ont franchie hors les petits cercles de l’extrême gauche. Même Le Monde, qui avait, il est vrai, beaucoup à se faire pardonner, a parlé d’un "tyran" et d’une "icône" disparus.

Certains ont présenté le Guide cubain, comme un "géant du XXe siècle", comme un de ceux qui "ont fait l’histoire". Ainsi fit François Hollande.

Sans doute. Sauf que Staline, Hitler et Mao eux aussi, ont marqué le XXe siècle mais le XXe siècle se serait bien passé de ces trois géants-là. Quant à Castro, même en ne regardant pas de trop près la manière dont il a pris l’Histoire à bras-le-corps, on ne peut pour le juger, faire vraiment l’impasse sur ce qu’est devenue Cuba après un demi-siècle de sa direction sans partage.

Un géant pour avoir réussi à repousser le débarquement de la Baie des Cochons en 1961, ou pour avoir appelé les années suivantes à la Révolution en Afrique, en Asie et surtout en Amérique latine ?  On peut le soutenir. Mais cela est bien loin. Tant de mauvais souvenirs sont venus depuis : la mort de Guevara, abandonné à son triste sort, le retour du corps expéditionnaire d’Afrique, les vagues de fugitifs prêts à tout pour sortir de "l’île du docteur Castro".

Et puis, Cuba, après un long délitement, est devenue si  peu de choses aujourd’hui ! On y vit surtout des  envois que lui font ses cousins d’Amérique – on appelle ça les remesas -, on y vit aussi du tourisme, sexuel notamment ; de l’exploitation du nickel…et des barils de pétrole de l’aide vénézuélienne – pour combien de temps encore ?

Il n’y a plus d’agriculture cubaine – finie, l’épopée du sucre qu’on doit aujourd’hui importer ! - il n’y a pas d’industrie, bien sûr, et l’on circule sur de mauvaises routes, l’on vit dans des logements souvent délabrés, et l’on a du mal à trouver de quoi manger.

L’île s’est rabougrie : finis les grands rêves de libération du tiers monde, finis les débats avec l’allié soviétique ou les polémiques avec l’ennemi américain. Le poids géopolitique de Cuba est faible désormais. C’est vrai, La Havane a pu accueillir les négociateurs colombiens et aboutir à des accords de paix entre le gouvernement et les Farc. Mais pas de chance, décidément : la population colombienne les a rejetés par referendum !

Bref. Le "géant de l’histoire" a accouché d’une souris. Pour un homme qui voulait laisser une trace derrière lui, c’est un peu raté.

Un peu seulement car Castro a su promettre la lune aux naïfs qui le croyaient démocrates, faire rêver les révolutionnaires qui pensaient trouver avec lui la quadrature du cercle : le socialisme marxiste et la liberté. Et les rêveurs, les idéologues et tous ceux qui préfèrent voir un peuple dans la misère pourvu qu’il adopte en tout une posture idéologique, sociétale et politique hostile aux gringos nord-américains, lui ont rendu un hommage funèbre : les Maduro, les Morales, les Ortega, étaient là, aux côtés des Coréens du Nord et des mollahs iraniens qui, comme le pensait aussi Castro, trouvent normal d’imposer à leur peuple une vie pénible, pourvu qu’elle soit conforme à une utopie liberticide.

Qu’elle s’appelle bolivarisme comme à Caracas, djouché comme à Pyongyang, islamisme politique comme à Téhéran, ou castrisme à La Havane, c’est en effet la même chanson, idéocratique et totalitaire. Ceux qui l’entonnent, et leurs épigones parisiens avec eux, ont porté le deuil de Fidel Castro Ruz.

Pierre Rigoulot
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