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unsoldat kurdeIrak et Syrie : où en est la guerre ?

En ligne le 9 décembre 2016

Pendant que le monde entier a les yeux fixés sur le sort dramatique des civils à Alep, une autre face de la guerre se développe face à Mossoul et Raqqa.

Le 5 novembre, les Forces démocratiques syriennes, FDS, ont lancé une offensive qui vise "isoler" Raqqa. Mais, selon la coalition contre l'État Islamique, l'assaut lui-même doit être confié à des forces arabes. Selon le colonel américain John Dorrian, porte-parole militaire de la coalition, les FDS comptent désormais "45 000 combattants, dont 13 000 Arabes."

Le Premier ministre irakien Haider al-Abadi avait promis une reconquête de Mossoul avant la fin de l'année, mais la perspective s'en éloigne. Les officiers et experts avaient prévu une résistance moins importante dans la partie Est. Depuis mi-octobre, les forces irakiennes mènent leurs opérations de maison en maison à la recherche des djihadistes, en tentant dans le même temps de protéger les civils.

L'armée irakienne progresse en effet dans Mossoul avec pour objectif de reprendre la ville au groupe État islamique. Mais elle ne s'attendait pas à une si grande résistance des djihadistes.

Son avancée semble, inexorable, cependant mais Mossoul, deuxième ville d'Irak, ne devrait pas être entièrement reprise aux djihadistes avant la fin de l'année. Depuis le 17 octobre, début de l'offensive, la progression de l'armée irakienne est la plus forte jamais enregistrée dans la partie orientale de la ville. Elle s'est quelque peu ralentie au mois de novembre. Et les forces régulières ne contrôlent que la moitié de cette zone.

Le 7 décembre, les forces irakiennes ont pu effectuer une nouvelle percée. En dépit d'une forte résistance des djihadistes de Daësh, elles se sont rapprochées du Tigre, qui divise la ville en deux. L'armée a notamment repris le contrôle d'un hôpital servant de centre de commandement au groupe État islamique dans le sud-est de Mossoul, avant de se replier, ont indiqué des officiers.

Des forces d'élite du Service du contre-terrorisme (CTS) ont été dépêchées en renfort pour lever le siège et l'armée contrôle désormais une position située à environ un kilomètre de l'hôpital. Selon Amaq, l'agence de propagande de Daësh, en 24 heures, les djihadistes auraient lancé cinq attentats suicides à la voiture piégée.

Le nombre d'habitants qui quittent la zone de combat est toujours plus nombreux. Estimés à 82 000 selon l'ONU, ils tentent de trouver refuge dans des camps de déplacés, où les nuits peuvent être glaciales. Ce nombre de ces réfugiés reste toujours inférieur à la moitié de celui escompté par les Nations unies avant le lancement de l'opération.

Selon un leader tribal, le 7 décembre, un raid aérien d'origine encore incertaine aurait tué entre 70 et 80 civils à Al-Qaïm, une ville de l'ouest de l'Irak qui est aux mains du groupe État islamique. Il a affirmé que la frappe avait été menée par la coalition dirigée par les États-Unis, qui mène en Irak une campagne aérienne contre l'État islamique. Un autre responsable local, parlant sous le couvert de l'anonymat, a lui aussi accusé la coalition internationale d'être responsable du raid sur Al-Qaïm. Cette dernière a démenti être responsable du raid. "Nous n'avons pas effectué de frappes dans la zone au moment où les faits ont eu lieu", a déclaré un porte-parole de la coalition, le Colonel John Dorian.

Comme un éclairage, donné à l'avance, pour comprendre de tels développements, voici ce Christian Makarian publiait, un mois plus tôt, le 8 novembre dans L'Express sous le titre "Ce que cachent les batailles de Mossoul et Raqqa" :

Les offensives contre Mossoul et Raqqa, écrivait-il, font étrangement écho à l'action des Russes à Alep. À Alep comme à Mossoul, il s'agit de rétablir l'autorité de la capitale, Damas dans un cas, Bagdad dans l'autre. À Raqqa, le but des Occidentaux est d'enlever la ville à Daësh – ce qui entraînera de facto une défaite pour le régime d'Assad.

Avec le siège concomitant des deux capitales de l'organisation État Islamique, Mossoul (Irak) et Raqqa (Syrie), l'intensification du combat contre Daësh indique une avancée tactique très significative, mais elle marque aussi un nouveau cran dans l'épaississement du conflit syro-irakien. Sur l'échiquier moyen-oriental, le degré de détermination de la coalition anti-Daech prend, en ce moment précis, une dimension absolument décisive.

Alors que, à Alep, l'aviation russe, les forces de Bachar el-Assad et les renforts iraniens n'ont pas encore abouti à l'écrasement des forces rebelles, la juxtaposition des fronts de Mossoul et de Raqqa prend les allures d'un défi militaire directement concurrent. Si la coalition pro-occidentale obtenait une victoire contre Daësh à Mossoul puis à Raqqa, ce qui demande encore un certain temps, le retentissement en serait tel que les efforts russes au côté d'Assad apparaîtraient enfin dérisoires ou désespérés.

À tel point que le Kremlin fulmine à la vue de ce nouveau rebondissement : le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, dénonce une réelle menace de voir les terroristes fuir Mossoul et passer sur le territoire syrien. En dénonçant avec amertume l'action conjuguée de l'armée irakienne de Bagdad, des peshmergas kurdes d'Erbil et des forces occidentales (dont font partie les quelque 150 hommes et les quatre canons Caesar fournis par la France) dans la prise de Mossoul, la Russie cherche avant tout à justifier - ou tente d'occulter – l'anéantissement des ennemis d'Assad, dans lequel elle s'est investie, à Alep, au prix de pertes effroyables parmi la population civile.

A l'inverse, en lançant l'assaut contre Mossoul avec, en parallèle, l'encerclement de Raqqa, les États-Unis jouent une autre partie, qui consiste à produire une forme d'offensive globale, à mobiliser tous les acteurs de terrain potentiels, afin de faire bouger les lignes face au blocage total imposé par les Russes. Une étrange guerre des villes met aux prises Moscou et Washington. À Alep comme à Mossoul, il s'agit de rétablir l'autorité de la capitale, Damas dans un cas, Bagdad dans l'autre, mais dans des sens diamétralement opposés, l'un favorable à la mainmise russe (Alep), l'autre sous l'impulsion américaine (Mossoul).

À Raqqa, le but des Occidentaux est d'enlever la ville à Daësh et d'affaiblir ainsi le régime d'Assad. À Raqqa toujours, comme dans toute la Syrie, la coalition anti-Daech n'intervient que par voie aérienne ; elle a donc besoin de forces alliées pour agir au sol. Ce rôle est rempli par les Forces démocratiques syriennes (FDS), composées de Kurdes, d'Arabes et de Turkmènes, mais dont les Kurdes constituent l'élément nettement dominant.

C'est là, juge Christian Makarian, que le conflit s'épaissit encore. Car les Kurdes syriens ont leur propre agenda, en clair une forme d'autonomie très poussée, dans le nord de la Syrie, le long de la frontière turque. Ils sont de surcroît très liés aux Kurdes turcs du PKK, mouvement qui combat le régime d'Ankara. De quoi faire bondir la Turquie, où le régime de terreur désormais instauré par Recep Tayyip Erdogan, a décidé de s'en prendre ouvertement aux leaders kurdes quels qu'ils soient, y compris ceux qui ont été démocratiquement élus au Parlement national.

Barak Obama rêvait de terminer sa présidence sur une dernière action d'éclat. À Raqqa, une nouvelle fois, les États-Unis s'appuient sur deux alliés, les Kurdes et les Turcs, qui sont sur le terrain des ennemis irréconciliables.

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