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L'implantation afghane de l'État islamiqueLa base de repli afghane de l'État islamique

27 décembre 2016

Envoyé spécial du Figaro à Kaboul, Emmanuel Derville dévoile la stratégie de repli de l'organisation État islamique en Afghanistan.

Contre toute attente, écrit-il en effet, le groupe terroriste est parvenu à maintenir ses positions dans plusieurs provinces de ce pays emblématique dans l'imaginaire djihadiste. Les ordres venant de Syrie montrent que Daech tient à conserver cette éventuelle base de repli.

Voilà presque deux ans que l'État islamique a pris pied en Afghanistan. En janvier 2015, les combattants de Daech officialisent les premières cellules dans la province de Helmand, au sud, et dans l'est du pays. À l'époque, les observateurs ne donnent pas cher de leur peau. La plupart sont d'anciens talibans afghans et pakistanais en rupture de ban avec leur ancien mouvement, et les services de renseignement américain et afghan tentent de tuer dans l'œuf cette nouvelle menace. Abdul Rauf Khadim, le numéro deux de l'organisation, meurt dans un bombardement dès le 9 février 2015. Les talibans afghans, qui s'inquiètent de ce concurrent djihadiste, chassent l'État islamique de Helmand en septembre. Rares sont ceux qui croient alors en la capacité du groupe d'Abou Bakr al-Baghdadi de s'étendre dans ce pays.

Pourtant, vingt-quatre mois plus tard, malgré les coups de boutoir de l'armée, des forces spéciales américaines, des talibans et de l'US Air Force, l'État islamique s'est accroché au territoire afghan comme une moule sur son rocher. Haji Ghalib en sait quelque chose. Il est l'ancien gouverneur du district d'Achin, l'un des premiers bastions de l'État islamique, et il vient d'être posté dans un district voisin de la province orientale du Nangarhar. "Le mouvement ne dispose pas du contrôle total des districts où il est présent", tempère ce fonctionnaire au visage strié par les rides. Il admet toutefois que Daech occupe six districts du Nangarhar, et qu'il tient celui d'Azra, plus à l'ouest, à la limite entre le Nangarhar et la province du Logar. Du coup, l'organisation a établi une poche de territoires grande comme un département français le long de la frontière afghano-pakistanaise.

Haji Ghalib est en première ligne contre l'État islamique : il a été gouverneur de deux districts où la présence de ce groupe terroriste est permanente, et son autorité fait figure de rempart face à Daech, qui tente de chasser toute trace du pouvoir afghan dans les zones sous son autorité. Il y a quelques semaines, l'ancien gouverneur a failli mourir lorsque sa voiture a sauté sur une mine posée par les sbires de l'organisation État islamique.

S'il essaye de rester optimiste, Haji Ghalib dresse un portrait très inquiétant de la situation. "Daech s'est emparé de Tora Bora (le repaire montagneux où Oussama Ben Laden s'était installé après son retour en Afghanistan, entre 1996 et décembre 2001, NDLR). Le groupe a perdu du terrain dans le Nangarhar, mais certains combattants se sont repliés dans les provinces voisines de la Kunar et du Nouristan. Là-bas, l'organisation s'attache à enrôler de nouveaux combattants, recrutant jusqu'à des gamins d'à peine 13 ans." Cette grande mobilité des militants de l'État islamique, qui passent d'une région à une autre, montre que les forces afghanes ne tiennent pas le terrain. "Les combattants de l'État islamique voyagent sans cesse entre la Kunar, les vallées du Nangarhar, le Nouristan et le Logar. Donc, une fois défaits, ils s'en vont et puis reviennent", confirme un observateur qui souhaite rester anonyme.

Quand ils se sentent menacés, les hommes de Daech passent aussi la frontière. "Certains terroristes ont trouvé refuge au Pakistan, où les services de renseignement militaire, l'ISI, les laissent séjourner en toute quiétude", s'alarme Haji Ghalib. Un diplomate occidental précise que l'ISI a bien aidé les premières cellules de Daech dans l'Est afghan au début : "Il s'agissait de faire pression sur les talibans afghans, longtemps protégés par l'ISI, et qui souhaitent désormais s'émanciper de leur parrain pakistanais."

Les places fortes que l'État islamique s'est constituées lui ont permis de préparer et d'exécuter plusieurs attentats suicides à Kaboul. L'un a visé un mouvement de protestation de l'ethnie hazara, le 23 juillet dernier, faisant plus de 80 morts et 230 blessés. Le 21 novembre, un autre kamikaze de l'État islamique s'est fait exploser dans une mosquée chiite de la capitale afghane, massacrant au moins 27 fidèles.

La résilience dont fait preuve Daech est d'autant plus forte que le groupe terroriste est épaulé par sa 'maison mère' irako-syrienne. "Durant des opérations de nettoyage à Achin, au début de l'année, nous avons saisi des documents en arabe que leurs contacts en Irak avaient envoyés par mail. Ils contenaient des techniques pour embrigader des partisans et combattre les forces afghanes", assure Haji Ghalib. Les services de renseignement afghans avaient aussi arrêté à la même époque un homme d'affaires de Kaboul qui avait reçu deux virements d'un total de 1,1 million de dollars depuis l'Irak. Il aurait transmis la somme au chef local de l'État islamique, Hafiz Saeed Khan.

Du côté des services occidentaux, une source ajoute que l'État islamique bénéficie de dons privés saoudiens, qui transitent sous couvert de la zakat (l'aumône islamique). En outre, en s'installant dans le Nangarhar, le long de la frontière pakistanaise, Daech contrôle plusieurs voies de transit, et peut taxer les cargaisons de bois et de drogue qui passent par là. C'est dire si le groupe dispose d'une réelle puissance financière. "Il est de notoriété publique que les hommes de Daech sont très bien payés", explique Faridoon Momand, député du Nangarhar à la Chambre basse du Parlement.

"Militairement, l'Afghanistan n'est pas très important pour Daech, décrypte un diplomate. En revanche, c'est un symbole dans l'imaginaire djihadiste. C'est là que la première génération de volontaires arabes a combattu contre l'occupation soviétique, dans les années 1980. Abou Bakr al-Baghdadi a lui-même séjourné ici, entre 1989 et 1992, se rendant à Kandahar et à Peshawar entre autres. Aujourd'hui, l'État islamique veut faire main basse sur un territoire qui fut le berceau d'al-Qaida et du djihad, afin de ravir un symbole longtemps détenu par l'organisation de Ben Laden."

Dabiq, le mensuel de l'État islamique, a d'ailleurs consacré cinq pages pour célébrer la naissance de sa branche afghane en février 2015, et le journal mentionne régulièrement l'Afghanistan, rappelant entre autres que des figures comme Abou Moussab al-Zarqaoui y ont vécu dans les années 1990. À cet égard, la conquête de Tora Bora apparaît comme une prise emblématique pour le groupe terroriste. "L'Afghanistan est le territoire qui a le plus d'importance pour l'organisation", ajoute le diplomate. De là à prédire que les terroristes de l'État islamique en Irak et en Syrie pourraient s'y réfugier le jour où leur organisation perdra ses bastions, il n'y a qu'un pas…

Cet article a été publié dans l'édition du Figaro du 21/12/2016

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