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Pablo Iglesias, leader de Podemos, et Inigo ErrejonDu rififi à Podemos : le populisme à la recherche d’un ordre nouveau ?

en ligne le 30 décembre 2016

Entre Pablo Iglesias, leader de Podemos, et Inigo Errejon, le secrétaire politique du puissant mouvement espagnol de gauche radicale, le torchon brûle sur la meilleure façon de retrouver un dynamisme quelque peu émoussé et de repartir à l’assaut du pouvoir. Podemos a, certes, contribué, comme Ciudadanos, le nouveau parti de centre-droit, non à briser mais à mettre en cause le bipartisme espagnol, l’alternance PSOE/PP, c’est à dire centre gauche et centre droit se succédant depuis une quarantaine d’années. Mais les dernières élections législatives n’ont pas donné pour Podemos le résultat espéré : 69 députés à l’issue des législatives du 20 décembre 2015 et 71 six mois plus tard avec un million de voix en moins cependant.

Le PSOE, de son côté, n’a pas été balayé et a fini par s’abstenir le 29 octobre dernier pour permettre l’investiture de Mariano Rajoy comme chef du gouvernement - non sans moult remous dont la première victime fut son secrétaire général, Pedro Sanchez. Lui, prônait en effet un "non" que rejetèrent les cadres du parti. Rajoy a donc été élu et l’une des questions posées par Podemos, de s’ouvrir ou non à des alliances prometteuses en vue d’accéder au gouvernement, est donc dépassée. Il est vrai que le PSOE repoussait les exigences de Podemos et ne souhaitait pas lui donner la vice-présidence, le ministère de l’Intérieur ni une demi-douzaine de portefeuilles clés, sans parler du soutien d’Iglesias au projet de référendum d’autodétermination des indépendantistes catalans.

La position défendue alors par Errejon, le numéro 2, allait plutôt en faveur d’une "entente constructive avec les socialistes", dans le but, comme au Portugal depuis novembre 2015, de constituer une "grande coalition progressiste" qui mettrait fin à la politique d’austérité.

Mais si la page électorale est tournée, les questions stratégiques – et les désaccords de fond – subsistent. C’est même toute la vision du parti qui est en cause.

1°- Pour Pablo Iglesias, il convient pour Podemos de ne pas craindre l’affichage de sa radicalité – et il a sans doute pour lui l’histoire, son mouvement étant apparu dans le sillage des Indignés du 15 mai 2011 et de leur rejet de la "vieille classe politique".

Pour Errejon, en revanche, des alliances sont nécessaires comme il est nécessaire de ne pas faire peur à certains secteurs de l’opinion publique et de gagner ceux qui éprouvent encore de la défiance.

À quoi Iglesias rétorque qu’il est faux que Podemos fasse peur (comme le croit Errejon) parce que la société actuelle ne vit pas dans la crainte comme c’était le cas pendant la Transition démocratique entre 1976 et 1982. "Ce qui fonctionne en Europe, ce sont les discours guerriers et destructeurs. Ceux qui sonnent dur. L’espace dans lequel s’ouvre la fissure a à voir avec les années 1930" a même déclaré Iglesias au cours d’une conférence dans son université. À ses yeux, Podemos perd sa crédibilité quand il cherche à se présenter comme modéré. "Nous avons été perçus comme des menteurs quand nous avons dit que nous étions sociaux-démocrates" a-t-il affirmé.

L’idée d’Iñigo Errejon est au contraire de faire appel à "ceux qui manquent" : "Nous pouvons redevenir une force dirigeante qui ne parle pas seulement aux camarades qui vibrent déjà, qui ont la chair de poule, mais qui parle à tous ces gens qui au mieux n’ont pas toujours pas confiance en nous, qui ont quelques doutes" affirme le numéro deux.

2°- À cette divergence s’ajoute un désaccord concernant le fonctionnement du parti : de nombreux militants se disent en désaccord avec la dérive centraliste et verticale voulue par Pablo Iglesias. L’accusation de "centralisme démocratique" chère aux partis communistes (Iglesias n’est pas pour rien un ancien des Jeunesses communistes espagnoles) n’est pas loin. Pour Errejon, le premier défi dans les mois à venir consistera à "horizontaliser" l’organisation en accordant plus de place aux cercles qui en constituent l’unité de base. Le modèle relativement vertical adopté au Congrès fondateur de Vistalegre se justifiait par un impératif d’efficacité dans le cadre de la compétition électorale. Cet horizon est désormais dégagé, et il lui semble maintenant possible d’envisager une revitalisation de la démocratie interne.

La décentralisation de Podemos, qui semble être largement approuvée par les différents secteurs, devrait être concrétisée lors du prochain Congrès du parti annoncé pour février 2017.

3°- Une troisième divergence concerne l’identité nationale espagnole : partisan d’une "Espagne plurinationale et pluri-identitaire", Podemos souffre précisément de ses forces centripètes. Aux élections législatives du 20 décembre, sa candidature était à la confluence de forces politiques, "boostées" par Podemos il est vrai, qui, aux municipales de juin 2015, ont raflé les municipalités de Madrid, Barcelone, Cadix et La Corogne. Or, ces forces sont jalouses de leur autonomie et certaines, comme à Valence, en Catalogne ou en Andalousie, souhaitent même acquérir une pleine souveraineté et former un groupe politique propre. Cela ne va pas sans risque d’éclatement mais le but est de faire coïncider l’organisation à la réalité plurinationale de l’Espagne régulièrement mise en avant par Podemos, et de prendre en compte les enjeux spécifiques à chaque communauté autonome.

4°- Derrière la question de la radicalité affichée ou non pour affirmer le projet ou au contraire attirer ceux qui manquent se pose la question du rapport d’un parti politique révolutionnaire avec l’ensemble de la société.

Podemos aspire à changer la société, non la représenter, explique Iglesias : le parti doit récupérer sa connexion avec les citoyens, "creuser des tranchées dans la société civile", moins se centrer sur les institutions – parlementaires notamment, et revenir au terrain. Selon lui, Podemos doit s’atteler à construire une "opposition sociale" capable de reprendre la "grammaire politique" du mouvement des Indignés et des collectifs qui en sont issus, en insistant sur la dichotomie entre "les gens" et "les privilégiés".

Pour le numéro deux, en revanche, toute hypothèse politique révolutionnaire qui se base sur la chute des institutions relève de la nostalgie". D’ailleurs, le mouvement des Indignés n’avait pas contesté la totalité : "Nous vivons en Europe, dans le premier monde, une grande majorité sont des citoyens qui ont confiance dans l’ordre et les institutions".

Naturellement, Errejon refuse de voir dans cette opposition entre Iglesias et lui celle des radicaux et des modérés. L’opposition serait plutôt entre tenants de Podemos comme d’une force de résistance (à la manière des anciens partis communistes) et tenants d’une ambition hégémonique. Errejon ne fait pas référence à la gauche comme le fait Iglesias qui défend l’idée d’un Podemos ancré dans les luttes sociales et développant un discours d’opposition radicale à l’oligarchie quand Errejón considère que la priorité réside dans l’élaboration d’un projet politique alternatif et transversal capable de séduire une majorité de citoyens. On est loin avec le n° 2 de la gauche traditionnelle. Il s’agit pour lui d’"articuler des secteurs très différents autour d’une nouvelle identité politique". Là où Pablo Iglesias parle de constituer un "bloc historique du changement", Iñigo Errejón opte pour un Podemos capable de tisser des alliances avec les autres acteurs du changement sans pour autant diluer l’essence du projet initial dans un espace qui l’assignerait irrémédiablement à la gauche de la gauche.

Neuf ? Sans doute. Inquiétant ? Un peu. En tout cas représentatif des ambiguïtés du populisme. L’ambition est énorme et dépasse la position de gauche, fut-elle radicale. C’est ce qui ressort encore d’une interview récente d’Iñigo Errejon :

"Nous ne voulons pas reconstruire une partie du pays, la partie gauche, mais nous voulons refonder un pays nouveau (…), nous voulons construire une volonté générale nouvelle, un intérêt général nouveau qui remette en ordre le pays. En second lieu, l’unité populaire n’est ni l’unité des organisations qui parlent au nom du peuple ni une somme de sigles ni une façon différente de parler de l’unité de la classe ouvrière".

Chez Le Pen et Trump, il y a de ça : "Il y a cette idée que ceux d’en haut nous mènent au désastre et qu’il faut établir un ordre. Mythifié, sûrement. Dans le cas de Trump, c’est le rêve américain, dans celui de Le Pen, c’est une France de l’âge d’or qui aujourd’hui s’est perdue du fait de la globalisation, de l’islam et de l’immigration… Mais il y a toujours l’idée de mettre le pays en marche à nouveau, et que dans notre cas il doit y avoir nécessaiement une composante antioligarchique parce que ceux qui ont endossé le pacte, ce sont ceux d’en haut. Il y a eu dans le mouvement des indignés cette part conservatrice : les gens n’en sont pas venus à dire : 'quelle merde, que ce pacte social, nous en voulons un meilleur !' J’aurais préféré ça, mais je crois que les gens sont descendus dans la rue pour dire : 'Vous avez tout déchiré, vous avez mis en lambeaux l’accord antérieur'. Toutes les révolutions ont toujours une petite part conservatrice, non dans le domaine de l’idéologie mais du rétablissement de conditions de vie dignes".

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