logo ihs

manif cgtLa CGT force d'extrême gauche ?

En ligne le 5 janvier 2017

Dans Le Figaro en ligne le 4 janvier, Cécile Crouzel publiait une enquête sous le titre éloquent "Comment la CGT a dérivé vers l'extrême gauche" illustré par une photo non moins éloquente montrant Philippe Martinez, jetant un pneu dans un brasier, dans le contexte du soutien qu'il apportait aux grévistes du dépôt petrolier Total d'Haulchin dans le Nord, en lutte contre la loi travail.

Le numéro un cégétiste, Philippe Martinez, souligne l'article, a su jouer du dénominateur commun des militants pour les fédérer : la contestation de la politique sociale-démocrate du gouvernement.

Finie la période où s'étalaient dans la presse les divisions internes de la CGT ou, pire, le vrai faux scandale des travaux dans le bureau et chez Thierry Lepaon. La centrale a tourné la page des turbulences nées de la succession ratée il y a quatre ans de Bernard Thibault et parle d'une seule voix. Arrivé en février 2015 à la tête de l'organisation, et d'abord élu uniquement par son parlement, le comité confédéral national, Philippe Martinez a su s'imposer. Les militants l'ont même confirmé à son poste en avril 2016, au congrès de Marseille, avec 95,4 % des voix. Son opposition à la loi travail au printemps dernier a fait le reste, en le faisant connaître du grand public, ce qui en retour a accru sa légitimité en interne. "La CGT a une culture de respect de l'autorité. Elle se cherchait un chef, elle l'a trouvé", résume Bernard Vivier, directeur de l'Institut supérieur du travail (IST).

Pour contester la ligne sociale-démocrate du gouvernement, la loi travail a été un magnifique tremplin. Le refrain sur la CGT attaquée de toute part - Philippe Martinez ne cesse de tonner contre la "répression syndicale" - a également très bien fonctionné parmi des cégétistes qui se voient souvent comme un dernier rempart des travailleurs. "Les sympathisants CGT se sentent trahis par ce gouvernement qui, selon eux, n'a mis en place aucune avancée sociale. Ils sont d'autant plus amers que la CGT avait appelé à voter Hollande en 2012", souligne Jean-Daniel Levy, directeur du département Politique & Opinion d'Harris Interactive. Avec son discours teinté de marxisme, Philippe Martinez, qui a quitté le Parti communiste en 2002, est en réalité en phase avec une grande partie de sa base. Selon une étude Ifop pour L'Humanité, aux élections régionales de 2015, les sympathisants CFDT auraient voté à 15 % pour le Front de gauche, ceux de la CGT l'ont fait à 35 %, faisant clairement du Front de gauche, c'est-à-dire à l'époque à 90 % le PCF parti préféré des cégétistes. Dès novembre, Marc André dans Le Figaro pouvait souligner que "le patron de la CGT, Philippe Martinez, (...) affiche officieusement son soutien à la candidature du chantre de 'la France insoumise'."

Sur le plan de l'organisation interne, Philippe Martinez a un bureau en accord avec sa ligne. Les dirigeants plus ouverts, comme Éric Aubin, ou proches du PS, comme Mohammed Oussedik ou Sophie Binet, qui étaient présents sous l'ère Lepaon et parfois Thibault, en ont été éjectés. "Aujourd'hui, il n'y a pas d'opposition organisée à la ligne radicale choisie par Philippe Martinez, mais uniquement quelques critiques larvées. Les réformistes n'ont pas la capacité de mobiliser. De toute façon, ce n'est pas dans la culture de la CGT d'avoir une opposition interne constituée", explique Raymond Soubie, président d'Alixio et Taddeo et ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy à l'Élysée.

Alors, tout irait dans le meilleur des mondes à la CGT ? Pas vraiment. Pour certains observateurs, Philippe Martinez ne fait qu'accompagner une radicalisation de son syndicat qu'il ne maîtrise pas. Faibles face à des communistes encore bien installés il y a dix ans, les militants des partis d'ultragauche, comme le NPA (Nouveau Parti anticapitaliste) et LO (Lutte ouvrière), sont montés en puissance, pour représenter aujourd'hui un quart ou un tiers des cégétistes. Le cas de Jean-Pierre Mercier, porte-parole en 2012 de la candidate LO à la présidentielle, Nathalie Arthaud, est emblématique. D'ancien leader CGT de l'usine d'Aulnay, il est passé délégué syndical central du groupe PSA. Ironie de l'histoire, lors de la crise de l'automobile du début des années 2010, Philippe Martinez, alors patron de la fédération CGT de la métallurgie, avait calmé le jeu face à la ligne jusqu'au-boutiste de Mercier… Autre signe inquiétant : la multiplication des violences lors des manifestations, faits d'activistes très politisés, que le service d'ordre de la CGT n'a pas voulu ou pu contenir.

Désormais, les mots d'ordre de la CGT sont contester, protester, rassembler, proposer, mais pas négocier. Ce qui rend quasi impossible toute action avec la CFDT. Cette dernière a d'ailleurs été brocardée au congrès de Marseille, où Philippe Martinez a pris ses distances avec "le syndicalisme rassemblé" cher à Bernard Thibault et ligne de la centrale depuis la fin des années 1990. Une autre rupture, signe d'un durcissement de la CGT.

Certains estiment même que l'éviction de Thierry Lepaon début 2015 et son remplacement par Philippe Martinez ont été bien préparés. Les contestataires affichés d'alors - qui étaient les réformistes - auraient été les dindons de la farce. "Thierry Lepaon avait la volonté de donner plus de pouvoir aux unions locales, aux territoires, qui sont moins dogmatiques. Les grandes fédérations, plus idéologisées, en ont pris ombrage et se sont arrangées pour faire monter Martinez, lui-même patron de fédération de la métallurgie", explique un ancien. In fine, l'actuel secrétaire général n'aurait pas d'autre option que de tenir une ligne dure pour satisfaire ceux qui l'ont aidé à prendre la tête de la centrale, selon l'adage "je suis leur chef donc je les suis".

Preuve que les grands leaders de fédérations se sentent assez libres, les secrétaires généraux des fédérations des services publics, des fonctions publiques et de l'agroalimentaire ont signé, le 23 novembre 2015, une tribune appelant à voter Front de gauche aux régionales. Ils se sont certes engagés à titre personnel mais le geste, une première depuis que le lien avec le PCF a été officiellement rompu il y a vingt ans, n'est pas passé inaperçu. Cela fait plusieurs années que la proximité avec Jean-Luc Mélenchon va croissant, de nombreux leaders cégétistes ayant par exemple participé à la "marche contre l'austérité" du 6 avril 2014 organisée par le Front de gauche. Mais alors que Thierry Lepaon se battait contre cette tendance, voulant préserver l'indépendance de la CGT, ou que Bernard Thibault avait milité - en vain - en 2005 pour que la CGT ne donne pas de consigne de vote lors du référendum sur la Constitution européenne, tel ne semble pas être le cas de Philippe Martinez.

Aujourd'hui, la CGT souhaite en fait fédérer les mécontents du gouvernement socialiste, qu'ils soient plus à gauche ou… plus à droite, pour les remettre dans le droit chemin. 27 % de ses sympathisants ont en effet voté FN aux régionales de 2015. Paradoxalement, une victoire de la droite en 2017 arrangerait la centrale de Philippe Martinez car elle lui permettrait d'être l'opposant numéro un, comme le Medef l'a été au début du mandat de François Hollande.

Le problème, c'est qu'on peut douter de l'efficacité d'une telle ligne. La CGT n'a pas obtenu le retrait de la loi travail qu'elle demandait. Les cortèges du printemps n'étaient d'ailleurs pas si fournis : au maximum, le 31 mars, ils ont réuni 400 000 personnes selon la police, très loin du million de manifestants contre la réforme des retraites de 2010. Plus généralement, la CGT n'a vu aucune de ses idées - il est vrai peu nombreuses - reprises par le gouvernement. La CFDT, elle, a obtenu la mutuelle santé pour tous, des amendements à la loi travail…

Surtout, la radicalité ne convainc pas les salariés. La CGT s'effrite dans ses bastions. Chez EDF SA, elle n'a recueilli que 34,7 % des voix aux élections de 2016 : le recul est de près de 12 points par rapport à 2007. À la SNCF, elle a perdu près de 5 points entre 2007 et 2014. La CGT n'est plus numéro un chez Renault ou chez Orange. Au niveau national, elle n'avait réussi en 2013 à maintenir sa place de premier syndicat dans toutes les entreprises, à une encablure de la CFDT (26,77 % des voix contre 26 %), uniquement grâce à son avance dans les très petites entreprises. Rien ne dit que ce scénario se reproduira, alors que le scrutin TPE bat son plein. Il est même probable que la CFDT passera devant en mars, lors du prochain pointage. Ce qui constituerait un véritable camouflet pour la CGT, qui a toujours dominé le paysage syndical depuis sa création en 1895. Et un changement dans le rapport de force social et politique en France.

"Le discours radical et manichéen de la CGT ne passe pas auprès de salariés français qui sont davantage éduqués", explique un observateur. La centrale a été incapable de percer auprès des cadres et des techniciens, toujours plus nombreux en entreprise. "La culture de la grève s'érode en France, la CGT est de moins en moins en phase avec le monde salarié. Sa revendication sur les 32 heures ne correspond pas à leurs attentes", ajoute Bernard Vivier.

Pour s'adapter, la CGT est moins radicale sur le terrain : elle signe 84 % des accords dans les entreprises où elle est présente, alors qu'elle n'a validé aucun accord au national depuis des années. "Mais cette schizophrénie ne pourra pas durer éternellement", avertit Bernard Vivier. Bref, si l'adoption d'une ligne contestataire a été favorable à court terme, en permettant à la CGT de se ressouder, ce choix est porteur de déclin, voire de décadence, à long terme…

→ en savoir plus sur le site du Figaro : → Comment l'ultragauche monte au sein de la CGT → Philippe Martinez, l'homme qui veut mettre la France à genoux → Philippe Martinez, la star du congrès du PCF → La CGT veut prendre date avec la droite en 2017  → Élections dans les TPE: pourquoi la CGT voulait faire annuler le scrutin 

Tweet

Revenir au fil de nos chroniques
→  Recevoir nos mises à jour