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Gilles KepelGilles Kepel : "Le concept d’islamophobie joue un rôle essentiel dans le djihad"

En ligne le 9 janvier 2017

Charlie-hebdo publie dans son n° du 4 janvier 2017 – numéro du 2e anniversaire de l’attentat qui avait décimé son équipe rédactionnelle - un très intéressant entretien avec Gilles Kepel. Nous invitons nos lecteurs à en prendre connaissance dans son entier, mais nous tenons à en publier des extraits qui alimenteront notre réflexion, telle qu’elle transparait notamment dans les actes de notre dernier colloque .
Pour Kepel, les attentats commis ces dernières années en France "sont tous orientés vers un même objectif : sidération de la population, élimination des cibles et mobilisation de la masse des musulmans derrière eux. Ce que, à mon avis, ils n’arriveront pas à faire eux seuls, parce que Daech est majoritairement détesté. Mais il y a d’autres acteurs de la mouvance islamiste qui se positionnent pour tirer les marrons du feu. Et en particulier, la mouvance représentée par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), dont la stratégie consiste à souder la "communauté" derrière la lutte contre l’islamophobie et à se victimiser face à une société française qu’il faut faire apparaître comme islamophobe".

D’où vient le CCIF ?

Le CCIF existe depuis déjà quelque temps. Les Frères musulmans, parce qu’ils ont perdu leur bastion en Egypte et que beaucoup se sont réfugiés dans la Turquie d’Erdogan, voient aussi l’Europe comme un élément fondamental de leur stratégie. Le cheikh Youssef al-Qardaoui explique à qui veut l’entendre sur Al-Jazeera que l’islam est déjà venu deux fois en Europe et a échoué : en 732, quand Charles Martel a arrêté les Arabes à Poitiers, et en 1683, avec l’échec du siège de Vienne. Et il considère que, aujourd’hui, la troisième fois sera la bonne et que ça se fera essentiellement par la prédication et la conversion. Dans cette optique, la lutte contre l’islamophobie joue un rôle essentiel, puisqu’elle a pour objectif de victimiser une population, en la soudant, autour de cette victimisation, dans une communauté que la mouvance islamiste veut contrôler.

Il s’agit de renverser le point de vue, en transformant la victime en bourreau…

Exactement. L’histoire du burkini est très intéressante. Elle se déroule sur les lieux-mêmes où s’est déroulé l’attentat de Nice : la Promenade des Anglais est juste au-dessus de la plage où l’affaire a commencé. C’est le lieu où la stratégie des djihadistes est la plus répulsive, notamment en raison du meurtre de nombreux musulmans – plus du tiers des victimes. Or que fournit la polémique autour du burkini, qui fait la "une" du New York Times ? La France, de statut de victime, passe du jour au lendemain à celui de bourreau, elle devient une sorte de goulag pour les musulmanes, où la laïcité tiendrait lieu de stalinisme.
C’est un fait, les musulmans de France en ont marre qu’on leur demande de se justifier après chaque attentat. Globalement, l’immense majorité des musulmans de France déteste les djihadistes. Mais se sentant obligés de se justifier, du coup, ils sont réceptifs à l’argument. Donc, on ne parle plus du tout des attentats, mais de la société française islamophobe. Et le coupable, c’est la société française. Toute l’affaire du burkini a servi à alimenter cette idée. (…)

On comprend bien la stratégie du CCIF, mais comment expliquer que les médias, ainsi qu’un certain nombre d’intellectuels et de faiseurs d’opinion, s‘y prêtent de si bon cœur ? Le traitement médiatique de l’affaire du burkini est pratiquement identique, en termes de surface médiatique accordée, à celui de l’attentat de Nice …

Il y a deux raisons à cela. D’abord, le CCIF est une excellent utilisateur du monde médiatique. Ensuite, derrière le CCIF, qui est l’élément idéologique constitué, il y a également toute une mouvance, très active. D’une certaine manière, l’islamo-gauchisme est à la mode, et c’est, relayé notamment par le Bondy Blog depuis qu’il y a eu le changement de génération à sa tête, le livre d’Emmanuel Todd, Mediapart, Plenel…On voit bien comment tout cela fonctionne. Plenel, je le connais bien, j’ai été moi aussi trotskiste dans ma jeunesse…L’extrême gauche a idéalisé le prolétariat comme une sorte de levain messianique de l’avenir radieux de l’humanité, sans s’intéresser aux contradictions à l’intérieur du mouvement ouvrier. Aujourd’hui, les ouvriers français votent massivement FN, et l’extrême gauche le vit comme une trahison extraordinaire. Elle reporte donc son objet de fixation sur les musulmans, qui sont à ses yeux, construits comme un tout indifférencié, comme l’était le prolétariat. Les islamistes lui apparaissent comme ce qu’était autrefois le parti de la classe ouvrière. D’une certaine manière, c’est compréhensible : beaucoup sont issus de quartiers défavorisés, où la population musulmane subit une situation sociale catastrophique. Et les valeurs émancipatrices que l’école était censée promouvoir, à travers les savoirs qu’elle transmettait, et qui permettaient de se projeter dans un avenir différent, on n’y croit plus. Alors, on se définit comme musulman ou, selon le même processus, Français de souche. L’extrême droite a toujours flirté avec l’identité religieuse. Mais là, ce qui est frappant, c’est que l’extrême gauche a intellectuellement capitulé. L’irresponsabilité d’une partie de la gauche et de l’extrême gauche, qui trahit ses valeurs au nom de la poursuite d’idéaux de substitution, a malheureusement pour conséquence, la montée en puissance d’un populisme d’extrême droite. J’espère qu’un certain nombre de gens de gauche qui se sont engagés là-dedans vont en mesurer les conséquences et faire machine arrière. Je suis beaucoup plus fidèle aux idéaux de notre jeunesse que ne l’est Plenel, parce que je crois toujours à l’émancipation des individus par le savoir et contre les superstitions. Lui, a renoncé, là-dessus. (…)

Deux mots sur le concept d’ "islamisation de la radicalité" ?

C’est un débat que les journalistes ont monté en épingle. Roy serait un type qui comprendrait le social et, moi, je ne ferais que lire des textes. Mais  celui qui a passé un an avec une équipe à Clichy-Montfermeil en 2010 et écrit 700 pages d’enquête, ce n’est pas lui, c’est moi. Idem en 2013. Ces huit dernières années, j’ai passé mon temps sur le terrain. Et même si on n’est pas d’accord avec moi, j’ai fait l’effort d’apprendre une culture et de débattre à l’intérieur de celle-ci. Je refuse de me laisser enfermer dans une radicalisation de l’islam versus une islamisation de la radicalité. Je rappelle par exemple, dans Terreur dans l’Hexagone comment, aussi bien Marc-Edouard Nabe que Carlos, à partir d’un point de vue d’extrême droite ou d’extrême gauche, entérinent ce que fait Daech. Je suis tout à fait conscient de la comparaison, je ne l’ai pas du tout cachée. Mais on ne peut pas dire que tout est dans tout et réciproquement, qu’hier on avait les Brigades rouges, aujourd’hui les Brigades vertes, demain les Brigades bleues. Si on refuse d’analyser la matrice intellectuelle et idéologique du djihadisme, on ne comprend tout simplement rien et on est dans la logique des anciens idiots utiles.

Il y a en effet un véritable refus de voir la dimension idéologique du djihadisme

C’est une cécité volontaire. C’est la trahison des clercs.

V. Histoire et Liberté n°61 

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