logo ihs

alt=Cette gauche qui s’est toujours couchée devant les despotes

En ligne le 12 janvier 2017

On trouve décidément de jolies perles dans le numéro spécial de Charlie-hebdo récemment publié pour le deuxième anniversaire de l’attentat de janvier 2015. Nous avons cité il y a quelques jours des extraits du remarquable article de Gilles Kepel. Nous proposons ici des extraits d’un article de Fabrice Nicolino, non moins remarquable. Nous ne pouvons que redire ce que nous disions en présentant l’entretien de Gilles Kepel : il faut lire ces textes dans leur intégralité. Nous ne pouvons ici qu’alerter nos lecteurs sur l’intérêt et la qualité des analyses que nous ne faisons que présenter.

Vous les pleureuses, vous qui avez craché sur Charlie Hebdo tout en faisant les beaux esprits, voici votre histoire et elle est sinistre. Elle ne commence pas avec la Russie stalinienne mais c’est là qu’elle a déployé, pour la première fois avec tant de force, sa bassesse. Entre 1917 et 1991, année de la disparition de l’URSS, les intellectuels de gauche français se seront (presque) tous couchés. Et pourtant ! (…)
Les témoignages vrais commencent dès le début des années 1920, mais trois d’entre eux viennent de partisans du communisme. Panaït Istrati, grand écrivain roumain, fervent de la révolution, passe seize mois en Union soviétique entre 1927 et 1929. Son drame, c’est qu’il ne sait pas mentir. Il publie au retour Vers l’autre flamme, récit de voyage qui décrit le désastre d’un peuple écrasé par un Etat policier. Conspué par les staliniens du monde entier, il mourra seul quelques années plus tard.
Parmi l’un des amis russes d’Istrati, il y a Viktor Kilbatchich, que nous connaissons sous son nom d’écrivain français, Victor Serge. Ancien anarchiste, devenu cadre de la Russie soviétique, Serge part au goulag en 1933, mais sera un des seuls à en sortir et à émigrer, à la suite d’une campagne de protestation internationale. Revenu du bon côté de l’Europe, Serge publie nombre de textes, qui n’auront pas le moindre effet. Il est pourtant un témoin indiscutable de la tragédie. Boris Souvarine, enfin, fondateur du Parti communiste français, publie son monumental Staline en 1935. C’est magistral, mais le livre ne sera pratiquement pas lu à gauche. 

Nicolino évoque ensuite les menteurs : Paul Nizan, Aragon et son poème de 1931 à la gloire du Guépéou,  Romain Rolland, Malraux. Il mentionne le refus de toute action armée contre l’envahisseur nazi par certains trotskistes et par le parti communiste jusqu’à l’entrée des nazis en URSS en juin 1941.
Après la guerre il reconnaît l’existence de "quelques valeureux" comme David Rousset. Sartre sait par lui ce qu’est l’Union soviétique mais (Sartre) se rapproche si près du parti stalinien qu’il aura ce mot dans la revue Les Temps Modernes de juillet 1952 : "Tout anticommuniste est un chien. Je n’en démords pas et je n’en démordrai plus jamais". Devenu vice-président de l’association France-URSS, accueilli à Moscou comme "l’idiot utile" qu’il est devenu, Sartre ose même dans le Libération première manière du 15 juillet 1954 : "le citoyen soviétique possède, à mon avis, une entière liberté de critique".
L’étape suivante est le carnaval cubain. En 1959, Castro prend le pouvoir et commence par fusiller à tout de bras - 600 morts en quelques semaines – et à envoyer en taule pour trente ans ses opposants, Sartre vient y passer un mois en 1960, invité en compagnie de Simone de Beauvoir par Castro lui-même. Au retour, dans le style des voyages à Moscou trente ans avant – le rhum en plus – Sartre en tire 200 pages, Ouragan sur le Sucre, récit qui paraitra en feuilleton dans France-Soir. Sartre, toujours dans la Jeep du Chef, n’a évidemment rien vu mais prétend tout le contraire. Il écrit par exemple : "Castro, pour moi, c’était l’homme du tout, des vues d’ensemble. Il me suffit de le voir sur la plage vide, fourrageant passionnément dans un frigidaire détraqué, pour comprendre qu’il était aussi l’homme du plus petit détail". (…) 
En août 1968, Le merveilleux Fidel approuve l’invasion stalinienne de la Tchécoslovaquie. Puis la répression contre tout un peuple. Le Cuba réel envoie des centaines d’homos dans des camps de travail. Condamne par milliers les "déviants idéologiques", emprisonne en 1971 le poète Heberto Padilla, coupable d’avoir écrit. Fait fusiller bien plus tard -1989 – le général Ochoa et trois autres militaires après leur avoir arraché des aveux invraisemblables, façon procès de Moscou, car les belles habitudes ne sauraient se perdre.
En France, rien ne dépassera jamais Le Monde diplomatique de Julien, puis d’Ignacio Ramonet et Bernard Cassen puis de Serge Halimi. Le tiers-mondisme des années 1960 et 1970 le conduit à défendre les régimes les plus atroces. La Révolution culturelle chinoise, qui a tué plus d’un million de Chinois, devient sous la plume de l’insurpassable Alain Bouc un dîner de gala. Dans le Diplo d’août 1968 : "La Révolution culturelle se terminera-t-elle dans l’ordre, sans avoir déversé tout son potentiel réformateur et modernisateur de l’Etat et du Parti ?". Il est vrai qu’à Paris, Sartre s’apprête à prendre la direction de La Cause du Peuple, journal maoïste où il écrira sans blêmir : "Mao, contrairement à Staline, n’a jamais commis aucune faute". Le "philosophe de la liberté" aura défendu tous les totalitarismes de gauche.
A sa suite, Philippe Sollers – "Mao libère l’humanité des valeurs bourgeoises" -, Julia Kristeva, Roland Barthes, l’Italienne Maria-Antonietta Macciochi – "la Révolution culturelle inaugurera mille ans de bonheur" – Serge July, André Glucksmann et même ce petit jeune de Bernard-Henri Lévy. En mars 1974, le maolâtre Jean Daubier écrit dans le Diplo "La Chine vient d’entrer dans une seconde Révolution culturelle. Le mouvement a débuté en janvier 1974 et, pour des mois, pour des années peut-être, la République populaire va redevenir le théâtre d’événements tumultueux, de conflits passionnés et fascinants". Encore des morts, toujours plus de morts, c’est envoutant.
Le mensuel de ces belles années ne se contente pas de la Chine. Dès la parution du premier tome de L’Archipel du Goulag, de Soljenitsyne, fin 1973, Claude Julien met en garde. Dans un édito de mars 1974, il note avec une grande sagesse : "l’affaire Soljenitsyne a surgi à point nommé pour relancer une campagne dont il est difficile de déterminer si elle se veut d’abord anticommuniste ou antisoviétique. Mais comment établir une telle distinction ?" (…)

Bien des marquis de l’intelligentsia de gauche, en 2017, sont les héritiers de ces mensonges et de ces infamies. Résumons : des générations entières de "penseurs" ont encensé le crime, incapables de comprendre la nature du despotisme moderne. On ne pouvait guère espérer mieux en face de l’islamisme, forme nouvelle de totalitarisme. Au motif grotesque que l’islam est la religion des pauvres (…), il ne faudrait plus critiquer le fait social religieux. Toute la tradition de la pensée libre l’a toujours fait, mais il faudrait désormais se taire. Qui parlerait quand même deviendrait ipso facto un islamophobe, mot inventé à propos, et donc un raciste. Pour ces perspicaces scélérats, Charlie, journal fait par des antiracistes de toujours, serait devenu à notre insu, raciste. Nos penseurs de seconde zone assignent aux Arabes, à tout Arabe et bientôt sans doute à tout Noir, l’appartenance à une religion à laquelle ils transmettent un statut d’intouchabilité (…)
Le blog de Frédéric Lordon, grand héros de leur gauche ‘radicale’, est hébergé par le Diplo, ce qui est bien le moins. Dès le 13 janvier 2015, six jours après la tuerie, Lordon livre son commentaire : "Je suis Charlie. Que peut bien vouloir dire une phrase pareille, même si elle est en apparence d’une parfaite simplicité ?". En effet, trop évident pour le grand esprit. Car, enfin, "des personnes tuées, il y en a régulièrement, Zyed et Bouna il y a quelque temps. Rémi Fraisse, il y a peu" (…)
Edwy Plenel est un cas particulier mais quand il publie en 2014 le livre Pour les musulmans, il se montre aussi indifférent au phénomène totalitaire que tous les autres. Sans gêne apparente, il compare explicitement un article signé par Zola en 1896 – "Pour les Juifs" – et son propre texte. Juifs et musulmans ne seraient que les boucs émissaires de sociétés en crise. Où est l’analyse des gouffres séparant les deux ? Nulle part. Veut-il sous-entendre le sort qui attend les musulmans en France ? Mystère. La menace totalitaire de l’islamisme a disparu (…)
Il y a pire. Sur son site Médiapart, Plenel et ses amis donnent la parole à un militant totalitaire, le célèbre Alain Badiou. Pas en catimini. En lui accordant une tribune filmée régulière – "Contre-courant"- menée en compagnie de la journaliste Aude Lancelin. Ce n’est pas une erreur, c’est une preuve. Badiou est en effet une pure et simple crapule de la pensée, qui continue à soutenir l’aventure maoïste, ses manipulations, ses massacres et ses camps du laogai, qui ont fait au total des dizaines de millions de morts bel et bien vivantes.
En 1969, il crée l’une des pires sectes maoïstes de l’époque, l’Union des communistes de France marxiste-léniniste (UCF-ML), qui défend en bloc le régime maoïste et bien entendu la prétendue révolution culturelle, qui "est LA grande révolution de notre temps". Le même texte, drolatique en diable à sa manière, ajoute : "notre Maxime, c’est : dis moi de que tu penses de la révolution culturelle, je te dirai si tu es un révolutionnaire marxiste-léniniste".
Sur le Cambodge des Khmers rouges en 1979, lorsque le régime a déjà tué le quart de sa population, Badiou salue dans une tribune "les révolutionnaires cambodgiens" qui ont admirablement su poser la question de l’indépendance nationale. Et conspue l’armée vietnamienne et sa ‘barbarie militariste’, elle qui vient d’entrer dans le pays arrêtant net le génocide en cours.
De quoi Badiou est-il le nom ? De l’indicible affection de tant de beaux esprits pour la force et la soumission. Aude Lancelin, qui présente avec lui cette émission sur Médiapart, a obtenu à l’automne 2016 le pris Renaudot de l’essai pour Le Monde libre titre qui donne un ton farcesque au livre lui-même. Elle s’y prosterne devant Badiou, "colosse à l’intelligence ample", qui a su maintenir les droits mondiaux de la French Theory après la mort de Derrida et Levi-Strauss. Il serait "un géant de la pensée". Son soutien au totalitarisme ? Pas un mot, car il s’agit bien plutôt de "laver le drapeau rouge du fleuve de boue dans lequel les muscadins de l’antitotalitarisme l’avaient plongé trente ans durant" (…)
Encore un mot sur deux têtes de gondole bien connues, Emmanuel Todd et Régis Debray. Todd a on le sait, écrit un ridicule essai – Qui est Charlie - au long duquel il tire les cartes de France dans tous les sens pour leur faire dire que les manifestants du 11 janvier sont ceux de toutes les vieilles droites françaises depuis deux cents ans. Ils seraient "catholiques zombies" et "islamophobes" bien sûr. En mai 2015, dans une émission de Médiapart, celle-là même tenue par Badiou et Lancelin, on entend Todd s’exclamer que "faire du blasphème sur la religion des faibles, c’est un projet national". Du front islamophobe dont nous ferions partie. Badiou comme Lancelin sont évidemment d’accord avec lui.
Todd est vraiment un bon témoin de son époque. Membre du parti communiste en juin 1968, quand le parti stalinien s’en prenait à "l’anarchiste allemand" Cohn-Bendit, il n’éprouve donc aucune gêne à gentiment dialoguer avec Badiou, qui a applaudi aux massacres en Chine et dans le Cambodge des Khmers rouges. Manifester contre la tuerie à Charlie-hebdo, surement pas. Copiner avec le projet de la terreur totale, surement oui. Dans un entretien paru en juin 2016, il n’hésite pas à présenter le bilan des socialistes comme un "fascisme rose". Du sens des mots, de l’immense valeur des penseurs.
Debray enfin, à sa manière pateline des vieux renards de la scène publique. Oh ! non ! Il ne conteste pas, lui, les beaux gestes de la grande manifestation du 11 janvier, mais dans un texte paru en avril 2015, il précise : "Ce qui est ennuyeux, c’est qu’on a sacralisé l’état d’esprit pour le moins léger de Charlie hebdo, l’idée qu’on peut rire de toute chose, qui est en réalité en porte-à-faux avec les données de l’époque". Il eût donc fallu la fermer. Comme Debray, soutien et soutier du stalinisme à la mode cubaine. Comme Debray, passant sans broncher de Guevara à Mitterrand, de Mitterrand à De Gaulle, de De Gaulle à Dieu. Mais il est si bon d’écrire 64 livres en si peu de temps."

Fabrice Nicolino
Charlie Hebdo du 11 janvier 2017

Tweet

Revenir au fil de nos chroniques
→  Recevoir nos mises à jour