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le centre de déradicalisation de pontournyLa déradicalisation en échec

En ligne le 16 février

Le premier centre de "déradicalisation" en France est désormais vide, souligne Elise Vincent dans Le Monde en ligne le 11 février. Situé au lieu-dit de Pontourny, dans un village de 2 700 habitants d’Indre-et-Loire – Beaumont-en-Véron –, le centre de prévention, d’insertion et de citoyenneté, ouvert en septembre 2016, a vu partir son dernier pensionnaire en milieu de semaine après que ce dernier a été condamné à quatre mois de prison avec sursis pour des faits de violences familiales. Critère rédhibitoire pour rester au centre, même si les faits étaient anciens.

Mort implicite de cette expérience pilote portée contre vents et marées par Manuel Valls quand il était à Matignon ? Fin de parcours d’une "fausse bonne idée", comme le pensent beaucoup d’acteurs du monde policier ? Politiquement, non, en tout cas, comme l’a défendu le ministre de l’intérieur Bruno Le Roux, sur Europe 1, vendredi 10 février. "Je peux vous dire que ce centre va rester ouvert", a-t-il martelé pour la seconde fois en quinze jours, alors que Pontourny a déjà connu une déconvenue de taille, le 17 janvier. Un autre de ses pensionnaires, Mustafa S., 24 ans, a été interpellé lors d’une opération antiterroriste dans le Bas-Rhin à l’occasion d’une permission de sortie. Il avait tenté par deux fois de rejoindre la Syrie.

Sauvetage d’emplois locaux "De nouvelles instructions vont être envoyées aux préfets pour qu’ils proposent de nouvelles candidatures", insistait-on, vendredi 10 février, au cabinet du ministre, tout en précisant que "le but n’est pas de remplir le centre absolument". M. Le Roux a promis que ce centre pilote fera l’objet d’une évaluation à la fin du semestre. En parallèle, les élus d’Indre-et-Loire, dont le député PS Laurent Baumel et la sénatrice PS Stéphanie Riocreux, appelaient, eux, à un "moratoire d’au moins un mois". Autant de signes qui laissent entrevoir dans les faits, si ce n’est une fermeture, a minima une période de latence à durée indéterminée.

A l’origine, l’internat de Pontourny est une histoire de sauvetage d’emplois locaux appuyés par ses élus PS. Une jolie bâtisse à la campagne appartenant à la ville de Paris servant de centre d’accueil pour mineurs étrangers isolés. Une trentaine de personnes y travaillaient. Mais en 2015, la municipalité décide de se désengager de cet établissement jugé excentré. Les élus s’en vont sonner à toutes les portes pour chercher un repreneur. C’est en frappant à celles du ministère de l’intérieur et de la justice que la reconversion de l’établissement en centre de déradicalisation leur est suggérée.

Très vite, des tensions apparaissent cependant. Un collectif de riverains inquiets se crée. Il devait de nouveau manifester, samedi 11 février, aux abords de l’internat, pour réclamer sa "fermeture pure et simple". Vu comme un avantage au départ, le fait que la plupart du personnel employé à Pontourny habite la région est finalement rapidement considéré comme une source d’ennuis en tous genres. Le cuisinier de l’établissement se trouve être membre du conseil municipal. Plusieurs employés se font invectiver à la sortie du travail. Les pensionnaires, eux, supportent mal d’être observés de près par un environnement aussi hostile. Le départ de certains a été motivé par ces raisons.

Beaucoup de tensions et quelques réussites Pressentant ces tensions, les élus locaux avaient réagi avant même l’ouverture du centre, en demandant d’ajouter comme critère d’admission des candidats, qu’ils n’aient pas de "condamnations" pour des "violences liées au terrorisme". Mais comment interpréter cette condition ? Fallait-il l’appliquer à toutes les formes de violences quand beaucoup des profils potentiels pour Pontourny viennent de milieux où il est courant de rencontrer de la violence intra-familiale ou de quartier ? En septembre, un pensionnaire maladroit avait avoué dans un entretien à La Voix du Nord qu’il avait commis des "braquages". Pour éteindre la polémique, il a fallu l’exfiltrer.

De même, comment trouver des pensionnaires uniquement sur la base du "volontariat", une qualité rare en pratique chez les personnes radicalisées ? Comment éviter aussi les personnes ayant des troubles psychiatriques, comme en a développé un pensionnaire après son arrivée ? Enfin, comment s’adapter aux évolutions de situation judiciaire, comme le dernier jeune parti ? Dans les faits, les préfectures ont eu beaucoup de difficultés à trouver les profils idoines.

Lors d’une réunion d’un comité de suivi, vendredi 10 février, à la préfecture d’Indre-et-Loire, il a été dévoilé que sur 66 préfectures consultées en 2016, 38 seulement avaient fait des propositions d’orientation vers Pontourny, selon la sénatrice Stéphanie Riocreux. "C’était le mouton à cinq pattes", reconnaît une source proche du dossier. Envisagé pour accueillir jusqu’à 30 pensionnaires, Pontourny n’en a au final jamais hébergé plus de neuf.

Le centre a bien connu des réussites. La contribution de l’aumônier musulman aurait plutôt bien fonctionné, ainsi que le suivi psychologique du professeur Fethi Benslama. Même chose pour le travail avec les jeunes du sociologue Gérald Bronner, un travail axé sur le développement de "l’esprit critique". Mais ces cinq mois d’expérimentation posent encore la question de l’amélioration de la "troisième voie", comme le résume la secrétaire générale du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR), Muriel Domenach. Soit la prise en charge des personnes radicalisées considérées comme étant dans le "bas du spectre", en complément, de la prison et du milieu ouvert.

Lieu pilote Dans la foulée de l’explosion du phénomène de la radicalisation en 2014, la tendance dans les ministères a été d’imaginer des dispositifs spécifiques en milieu ouvert comme à Pontourny, ou fermé en prison avec les unités dédiées. Mais les choses ont changé depuis l’automne 2016. "On insiste sur une mobilisation du droit commun", analyse Mme Domenach. Sur les profils "amont", soit avant une éventuelle judiciarisation, la patronne du CIPDR consacre ainsi une grande part de son temps à "former et structurer les réseaux de travailleurs sociaux : Maison des adolescents, éducateurs spécialisés, missions locales, fédération des psychologues etc." "Ils sont la meilleure réponse", insiste-t-elle.

La réflexion est similaire au ministère de la justice pour les profils en "aval", soit des personnes déjà condamnées et dites "sous main de justice" : par exemple soumises à un contrôle judiciaire ou du sursis mise à l’épreuve. "La logique de cohorte de Pontourny est compliquée pour ces profils qui peuvent avoir du sursis mise à l’épreuve de durées très variables", estime une autre source proche du dossier. Choix a donc été fait de privilégier le partenariat avec des associations agréées afin qu’elles assurent un suivi de ces individus de la façon la plus personnalisée possible. Le réseau est en phase de structuration suite à l’ouverture de cette possibilité juridique par la loi du 3 juin 2016 renforçant la lutte contre le terrorisme.

Un lieu pilote de l’administration pénitentiaire – "unique au monde", selon la place Vendôme – et situé en région parisienne, accueille par ailleurs depuis fin 2016, de façon très individualisée, certaines de ces personnes. Dit projet Rive, il permet de trouver là des conseils pour la réinsertion professionnelle ou l’écoute psy. Un projet de centre pour les femmes et les enfants revenants de Syrie est par ailleurs toujours à l’étude. Les ratés de Pontourny et l’imminence de l’élection présidentielle compromettent toutefois sérieusement l’ambition encore officiellement affichée, fin 2016, d’ouvrir des centres de déradicalisation dans les treize régions de France d’ici à fin 2017.

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