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Valéri GuérassimovL'arme russe de la dezinformatsiya

En ligne le 20 février

Dans le Figaro en ligne le 16 février, Jean-Jacques Mével, correspondant à Bruxelles souligne que l'Occident est la cible d'une "guerre hybride", où les fausses informations visent à discréditer les institutions. À Bruxelles, en effet l'Alliance dit être confrontée à une hausse de 400 % en trois ans du volume de la désinformation.

"La valeur des outils non militaires dans la réussite d'objectifs politiques et stratégiques s'accroît et, souvent, elle en vient à éclipser la puissance des armes en efficacité" général Valéri Guérassimov

Quand le mot "désinformation" vient sur la table, le monde du renseignement renvoie immanquablement à un article paru le 26 février 2013 dans la revue de défense russe VPK (Voyenno-Promyshlennyy Kurier, Le courrier militaro-industriel ). Le général Valéri Guérassimov, tout juste promu chef d'état-major des forces armées de la Fédération de Russie, y dévoile sa stratégie et trace, graphiques à l'appui, les lignes de force de ce qu'on appellera bientôt en Occident la "guerre hybride". Un conflit où les lignes se brouillent. Où la force militaire n'est plus nécessairement décisive. Et où, sans être en guerre, on n'est plus tout à fait en paix.

"La valeur des outils non militaires dans la réussite d'objectifs politiques et stratégiques s'accroît et, souvent, elle en vient à éclipser la puissance des armes en efficacité", explique le général Guérassimov à destination de ses troupes, du Kremlin et sans doute du reste du monde. La méthode exposée dans VPK passe par "le recours accru des outils politiques, économiques, informatifs, humanitaires et autres". Il est même question d'une 5e colonne. Un avertissement russe ? Sur le papier, le concept n'apparaît pas franchement novateur. De la force de séduction (soft power) à la "guerre totale", les stratégies de puissance jouent de longue date sur toute l'étendue du clavier.

Hillary Clinton accusée de diriger un réseau pédophile. La perception de l'article de VPK change brutalement en mars 2014, avec le débarquement en Crimée des "petits hommes verts". Ces troupes sans drapeau, sans signe distinctif mais encagoulées et parlant russe, verrouillent l'annexion d'une partie du territoire ukrainien. Le Kremlin passe de la théorie à la pratique. Les morts ne se comptent que sur les doigts d'une main, mais une frontière reconnue est transgressée. Dans l'est de l'Ukraine, la sécession armée du Donbass, plus violente, fournira peu après un autre exemple de conflit pour lequel Moscou décline toute responsabilité, la main sur le cœur. Hybride, cela veut dire aussi tromper la paternité…

Trois ans plus tard, ce ne sont plus les commandos en treillis vert, mais les "trolls" qui sèment le trouble en Occident. Ces esprits-là, encore plus malveillants que leurs aïeux scandinaves, sèment la rumeur, la zizanie et les fausses nouvelles dans la jungle du Web. Ils se reproduisent à toute vitesse. À la fin de la campagne américaine, ils ont accusé Hillary Clinton de diriger un réseau pédophile à partir d'une pizzeria de la capitale fédérale. À Berlin, ils ont inventé le viol de Lisa, 13 ans, puis déclenché des manifestations anti-réfugiés jusqu'à la Chancellerie d'Angela Merkel. En France, ils nourrissent une campagne vicieuse sur la vie privée du candidat Emmanuel Macron.

Les trolls ont leurs "usines", un réseau de manipulateurs, d'informaticiens et de tâcherons du clavier localisé à Saint-Pétersbourg
Personne ne peut établir avec certitude que les trolls sont aux ordres du Kremlin, à l'instar des petits hommes verts de Sébastopol. Mais la présomption est lourde. La langue maternelle de ces cyber-créatures est le plus souvent russe, leur adresse informatique mène régulièrement en Russie. Leurs cibles en Occident ont en commun une égale méfiance envers Vladimir Poutine. Pour finir, tout porte à croire que leurs sales coups sont téléguidés.

Les trolls ont même leurs "usines", un réseau de manipulateurs, d'informaticiens et de tâcherons du clavier localisé à Saint-Pétersbourg, la ville du président russe, disent des renseignements occidentaux. L'Alliance atlantique est l'adversaire désigné du général Guérassimov. Sans surprise, après trois ans de crise ukrainienne, l'Otan reste l'objectif numéro un du cyberbombardement.

Les "mythes russes" Sur le fond, les alliés doivent se défendre d'une légende tenace: l'"encerclement" de la Fédération russe. Un coup d'œil à la carte montre que les seules frontières de contact sont deux pays Baltes à peu près désarmés (Estonie et Lettonie), l'enclave russe de Kaliningrad désormais défendue par des missiles à capacité nucléaire, et quelques dizaines de kilomètres de parc national à l'extrême nord de la Norvège. C'est peu pour la prise en tenaille d'un pays continent doté de 20.000 km de frontières, d'une armée active de 750 000 hommes et d'un arsenal de missiles intercontinentaux revigoré.

L'Otan a catalogué 32 "mythes russes", du détournement de réalité sur le Kosovo en 1999 à la prétendue libération de la Crimée en 2014. Qu'importe. Le 9 janvier, citant des "médias" occidentaux, l'agence d'État russe RIA Novosti diffuse une dépêche annonçant le prochain déploiement de 3 600 chars de combat de l'US Army en Europe. C'est plus de 40% de l'arsenal américain! La source ? Globalresearch.ca, le site d'un soi-disant think-tank canadien, anti-Otan, pro-Poutine et surtout spécialisé dans les conspirations. À destination de l'audience allemande, la chaîne publique russe RT-Deutsch (groupe Russia Today) parle de 2.000 blindés américains seulement, mais ce ne serait qu'un début, un "signal lancé contre Moscou". Ce double "canard" est parti cinq jours plus tôt d'un site d'information basé à Donetsk, la capitale officieuse des séparatistes russophones du Donbass: "Déploiement massif de l'Otan: Washington expédie 3 600 tanks contre la Russie." Le siège a commencé… Margarita Simonian, rédactrice en chef du groupe RT, a annulé jeudi une interview prévue avec le correspondant du Figaro à Moscou.

À Bruxelles, l'Alliance dit être confrontée à une hausse de 400 % en trois ans du volume de la désinformation. Sur son site Web, l'Otan a catalogué 32 "mythes russes", du détournement de réalité sur le Kosovo en 1999 à la prétendue libération de la Crimée en 2014. Quant à l'US Army, elle a effectivement débarqué des chars lourds M1A1 Abrams à Bremerhaven en janvier. Mais ils étaient 87 en tout, destinés à "rassurer" la Pologne et les États baltes face aux manœuvres répétées du Kremlin, assure la porte-parole de l'Otan Oana Lungescu. Pour la même mission, 4 chars français Leclerc seront bientôt dépêchés en Estonie (sous commandement britannique), puis en Lituanie (sous commandement allemand).

"La vitesse de propagation et la multiplicité des canaux de l'Internet permettent aujourd'hui de franchir à peu près tous les filtres. Le reste est affaire de copier-coller". Un professionnel chargé de débusquer la désinformation à grande échelle
"La propagande soviétique procédait de la même façon à son âge d'or, dit un professionnel chargé de débusquer le bidonnage à grande échelle: d'abord faire germer un bobard dans un journal occidental, puis utiliser ce dernier comme source crédible dans les médias du régime, afin d'étayer ses propres thèses. Mais il y a une grosse différence: la vitesse de propagation et la multiplicité des canaux de l'Internet permettent aujourd'hui de franchir à peu près tous les filtres. Le reste est affaire de copier-coller. Ce n'est pas non plus un hasard si la machine à désinformer tourne à plein régime le week-end, quand les rédactions occidentales sont dégarnies…"

En Russie, l'audience est à peu près captive depuis que Vladimir Poutine a réduit ce qu'on appelle la société civile à la résistance passive. Le système régente le message à peu près partout, des médias aux ONG, des universités aux "think-tanks", sans oublier le Parlement et bien sûr les banques. La méthode s'est ensuite étendue dans le reste de l'ex-empire soviétique, par le biais d'une langue et de réseaux partagés. Plus récemment, dans les Balkans surtout, elle s'est élargie jusqu'aux limites de la prétendue "fraternité orthodoxe", faux-nez de la sphère d'influence désirée par Moscou. Des pays Baltes jusqu'au cœur de l'Allemagne, cette propagande gagne encore parmi des millions de russophones natifs, immigrés ou expatriés.
Semer le trouble et jeter le discrédit

"Il ne s'agit pas de pousser une image positive de la Russie, mais de saper la confiance à l'intérieur des démocraties européennes et d'afficher, sans se déclarer, sa capacité de nuisance" Vit Novotny, coauteur d'un rapport  sur la propagande externe du Kremlin
"Toute nation aspire à être bien vue de ses voisins. La Russie, elle, a choisi une voie qui n'a rien à voir avec la BBC, l'Alliance française ou le Goethe Institut, explique Vit Novotny, coauteur tchèque d'un rapport fouillé sur la propagande externe du Kremlin. Il ne s'agit pas de pousser une image positive, mais de saper la confiance à l'intérieur des démocraties européennes et d'afficher, sans se déclarer, sa capacité de nuisance."

La dezinformatsiya installe le doute sur les faits établis, discrédite les hommes et les institutions qui gênent. Elle enfouit l'évidence sous des strates de rumeurs et de contre-vérités. "Dévoiler les dessous de l'histoire !", c'est l'ambition affichée par Sputnik, portail radio/Internet qui sème le trouble dans une trentaine de langues. Sous la coupe de l'État russe, c'est un cousin de Russia Today.

La machine à obscurcir les faits grâce à des versions "alternatives", parfois délibérément contradictoires, a tourné à plein régime à l'été 2014, après la destruction du vol MH17 de la Malaysia Airlines par un missile tiré du sol, au-dessus de l'est séparatiste de l'Ukraine (298  morts, en majorité néerlandais): la CIA aurait fait le coup, comme le 11 septembre 2001 à Manhattan, cette fois pour discréditer le Kremlin. Un chasseur ukrainien aurait abattu l'appareil, qu'il croyait être celui du président Poutine. Le Boeing 777 aurait décollé d'Amsterdam-Schiphol déjà chargé de cadavres, etc. Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte a une définition bien à lui de la désinformation : elle consiste "à jeter de la boue dans l'eau claire afin de prétendre ensuite qu'elle est sale".

L'"affaire Lisa", le faux viol d'une mineure qui a enflammé l'Allemagne Dans l'étrange cuisine de la désinformation, c'est l'une des rares occasions où l'État russe s'est fait piéger les doigts dans le pot de confiture. L'an dernier, Lisa, 13 ans, une Berlinoise d'origine russe, disparaît pendant plus de 24 heures, puis ressurgit en racontant qu'elle a été enlevée et violée par trois "Méditerranéens".

L'Allemagne et ses médias s'enflamment, en pleine polémique sur le million de réfugiés que le pays vient d'accueillir.

Les réseaux sociaux sont chauffés à blanc, l'extrême droite exulte, les protestations d'Allemands émigrés de l'ex-URSS enflent jusqu'aux grilles de la chancellerie. Pour les chantres de Vladimir Poutine aussi, c'est une occasion en or: Angela Merkel, la femme qui tient tête au Kremlin sur l'Ukraine, trébuche chez elle, sur le sort de russophones livrés à une immigration musulmane incontrôlée.

Une simple fugue "Une mineure violée, la police se croise les bras", titre en allemand Sputnik, le site Internet financé par l'État russe. Chef de la diplomatie et porte-voix du Kremlin, Sergueï Lavrov embraye. Il intime à la police et aux autorités allemandes de traiter l'affaire avec la rigueur nécessaire. Le ministre russe s'apitoie sur le triste sort de "notre Lisa". Déjà un mot de trop… La réalité ne va pas tarder à s'imposer. La jeune fille, sa famille et la police finissent par le démentir: Lisa n'a pas été violée. L'adolescente, en difficulté à l'école, a simplement fugué et passé la nuit ailleurs.

Ce que les Allemands appellent l'"affaire Lisa" a aussi braqué le projecteur sur une vulnérabilité insoupçonnée. La République fédérale a absorbé plus de 2 millions d'Allemands "ethniques", de Russie et du Kazakhstan surtout, au départ enthousiastes à rejoindre une société prospère. "C'est un apport précieux qui ne doit pas être ruiné par une propagande maligne", explique David McAllister, baron de la CDU et lui-même héritier d'une autre tradition. Il reconnaît que l'affinité culturelle demeure avec le pays d'origine, comme elle subsiste dans l'ex-RDA. Mais visant Moscou, il s'inquiète ouvertement de ceux "qui cherchent à semer un sentiment d'insécurité et de discorde dans la société allemande".

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