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recep tayyip erdoganSi personne ne bouge, nul ne sait où Erdogan s'arrêtera

En ligne le 14 mars

Le président turc Erdogan a qualifié les Allemands et les Hollandais de "nazis", ne supportant pas de voir les meetings de ses ministres interdits. Pour Hadrien Desuin (1), qui répond ici aux questions de Vianney Passot pour Figarovox cette arrogance montre que l'Europe n'impressionne plus, et doit être prise au sérieux.

Figarovox : Après avoir traité les Allemands et les Hollandais de "nazis" à la suite de l'interdiction des meetings de ses ministres, Erdogan menace et déclare vouloir en faire "payer le prix" aux Pays-Bas. Que cela vous inspire-t-il ?

Hadrien Desuin : Erdogan se surpasse toujours dans l'outrage. La nouveauté c'est qu'il n'a plus aucune retenue face aux Européens. Autant les Turcs se sont habitués, autant les Occidentaux découvrent au fur et à mesure la vraie personnalité du leader islamiste. La fermeture de l'ambassade des Pays-Bas et le drapeau turc hissé sur son toit est un geste diplomatique extrêmement grave. On reste encore dans l'escalade verbale et les rétorsions diplomatiques habituelles. Je pense que la crise sera contenue dans le cadre des campagnes électorales qui se terminent à Amsterdam et à Ankara. Cela étant, à chaque étape, Erdogan pousse un peu plus loin. Le leader islamiste turc prend confiance et fait sentir son pouvoir de nuisance en Europe. Si personne ne bouge, nul ne sait où il s'arrêtera.

Figarovox : À deux jours d'une élection aux Pays-Bas, quelles peuvent être les conséquences de ces polémiques ?

Hadrien Desuin :Mark Rutte, le candidat de la droite conservatrice libérale, a sans doute gagné en termes d'image. Il y a un consensus au Pays-Bas sur le fait qu'il ne fallait pas se laisser piétiner par le parti d'Erdogan. La crise diplomatique vient à point nommé pour remobiliser ses électeurs du Parti populaire, libéral et démocrate (VVD).

Toutefois, l'opposition aux ingérences turques et à l'islam politique en général était l'apanage de Geert Wilders. Lequel est le grand gagnant de cette affaire, au moins sur le terrain des idées. Il aurait certes pu surfer sur le laxisme du gouvernement hollandais si Mevlut Cavusoglu avait pu faire son meeting. Mais aujourd'hui, il se félicite d'avoir eu raison avant tout le monde. Le fait est que les Turcs ont joué, bon gré mal gré, un rôle très important dans la campagne électorale aux Pays-Bas. C'est regrettable. À chaque scrutin, la question de l'islam politique prend plus d'importance. On approche du point de rupture.

Figarovox : Les Turcs de l'étranger, concernés par ces meetings à l'approche d'un référendum en Turquie, ont pourtant un poids électoral assez relatif. Quel est l'enjeu réel pour Erdogan ?

Hadrien Desuin :Vu d'Ankara, le résultat du plébiscite doit être sans équivoque en faveur du clan Erdogan. Il a besoin d'un score éclatant qui soit à la mesure de sa propre estime : démesurée. Sa réforme constitutionnelle qui vise à centraliser encore un peu plus les pouvoirs autour de sa personne est aussi un référendum pour ou contre Erdogan. Il faut donc faire campagne en Europe et ses 4 millions d'électeurs turcs.

Par ailleurs, le gouvernement turc veille à mobiliser ses diasporas car il redoute l'assimilation de ces populations dans leur pays d'adoption. Il s'agit de maintenir ces Turcs dans leur culture d'origine. Des Turcs libéraux et européanisés, c'est la hantise d'Erdogan.

Ces électeurs de l'AKP ont parfois le double droit de vote. Grâce à la double nationalité, ils votent en Turquie et en Europe. Ces cohortes d'électeurs sont un moyen de pression sur les partenaires européens. C'est pour cette raison que les réactions européennes à la crise diplomatique actuelle restent dans l'ensemble très modérées. Il ne s'agit pas de se brouiller avec une puissance renaissante comme la Turquie mais aussi avec les quartiers turcs des grandes villes.

Erdogan est à lui seul un défi pour la stratégie Terra Nova. Ses outrances mettent à nu les ambiguïtés des progressistes. Lesquels ne voient pas que leur tolérance revendiquée de l'islamisme rime avec complaisance et lâcheté.

Figarovox : Contrairement à l'Allemagne et aux Pays-Bas, la France a autorisé un meeting turc à Metz ce dimanche...

Hadrien Desuin : Il faut reconnaître que le risque de trouble à l'ordre public n'était pas le même. La diaspora turque en France n'a pas l'importance qu'elle a en Allemagne et aux Pays-Bas. Mais le signal envoyé par la France à ses partenaires d'Europe du Nord n'est pas du meilleur effet. On a déjà vu la Patrie des droits de l'Homme plus soucieuse de ses valeurs.

Figarovox : Plus largement, que dit cette polémique des relations entre l'Europe et la Turquie ?

Hadrien Desuin :Tout d'abord qu'Erdogan ne comprend rien à la culture européenne. Les Pays-Bas ont courageusement résisté à l'invasion allemande de 1940. Le bombardement de Rotterdam et les quatre années d'occupation qui ont suivi ont été un véritable martyr. Pendant ce temps, la République turque signait un pacte de non-agression avec Hitler (qui ne fut rompu qu'en 1945). Erdogan qui vantait le 31 décembre 2015, de retour d'Arabie saoudite, l'efficacité de la centralisation du régime nazi, fait la leçon à l'Europe. Les références politiques du président turc devraient nous éclairer sur sa vraie nature.

En Europe du Nord où la question des droits de l'Homme est la plus sensible, il y a comme une prise de conscience ces derniers jours. Les pays de la Scandinavie et de la mer du Nord , sous la pression des élections, ouvrent les yeux sur la Turquie d'aujourd'hui. Les communautés kurdes et arméniennes qui souffrent de sa domination ont joué un rôle non négligeable pour contrer la propagande turque en Europe.

L'arrogance d'Erdogan, quoique d'apparence burlesque, doit être prise au sérieux. Il est clairement en position de force. Son armée occupe des pans entiers de la Syrie. Il engrange des milliards d'euros pour retenir les réfugiés du Moyen-Orient sur son sol. Il continue, même lentement, à négocier ses chapitres d'adhésion à l'Union européenne. L'accord signé avec l'Allemagne place toute l'Europe dans une situation de dépendance stratégique inédite. Situation dont nous ne pouvons sortir que d'une façon : menacer d'exclure définitivement la Turquie du marché européen et du processus d'adhésion.

Note : Ancien élève de l'École spéciale militaire de St-Cyr puis de l'École des officiers de la Gendarmerie nationale, Hadrien Desuin est titulaire d'un master II en Relations internationales et en Stratégie sur la question des Chrétiens d'Orient, de leurs diasporas et de la géopolitique de l'Égypte, réalisé au Centre d'Études et de Documentation Économique Juridique et social (CNRS/MAE) au Caire en 2005. Il a dirigé le site Les Conversations françaises de 2010 à 2012. Aujourd'hui il collabore à Causeur et Conflits, où il suit l'actualité de la diplomatie française dans le monde.

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