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L'attentat de Londres et la stratégie du troisième djihad

En ligne le 24 mars

Abou Moussab al-SouriL’attentat du 22 mars à Londres indique une évolution dans la stratégie des djihadistes. Il s’inspire des écrits de plusieurs théoriciens du djihad qui prônent le recours à d’autres formes de terrorisme : décentralisé et s’appuyant sur des individus radicalisés et armés avec les moyens du bord.

Certes la chute de Mossoul et de Raqqa n’est sans doute pas encore pour l'immédiat. Mais l’état-major de l’État islamique semble avoir pris en compte que la base territoriale dont il dispose – un proto-État à cheval sur l’Irak et la Syrie qu’il s’employait à bâtir sur les anciennes structures étatiques et qui comptait environ 10 millions d’habitants – est amenée à tôt ou tard disparaître. Avec, pour conséquence, la fin des centres opérationnels établis dans ces deux villes, en particulier Raqqa. Mais Daësh étant aussi une entité idéologique, il lui reste les réseaux dormants, ou les simples cellules, qu’il a mis en place, comme l’a montré l’attaque du nouvel an à Istanbul contre la discothèque Reina (39 morts). À cette occasion, les services secrets turcs du Milli Istihbarat Teskilati, avaient mis au jour une série de caches dans le quartier stambouliote d’Esenyurt et découvert un joli butin d’un million de dollars en cash destiné à préparer d’autres attentats.

Pour l’organisation État islamique, la fin des bastions de Raqqa et Mossoul signifiera donc un retour à une forme d’organisation dont Al-Qaïda a été le prototype, c’est-à-dire une organisation clandestine, sans territoire particulier. En fait, il n’est même pas besoin qu’un ordre direct soit donné à une filière depuis un des centres opérationnels de l’organisation ou qu’une équipe soit envoyée sur place pour entreprendre une attaque puisque la doctrine de Daësh sur le djihad est amplement suffisante pour radicaliser ses sympathisants et les inciter à passer à l’acte, individuellement ou à plusieurs, et où que ce soit. Il ne reste plus à ceux-ci qu’à appliquer la doctrine de l’organisation. À ce jour, d’ailleurs, on ignore si les derniers attentats, à Londres, à Magnanville, devant le Louvre, à Berlin, sur le marché de Noël, ou dernièrement à Orly, sont la conséquence d’ordres donnés depuis Raqqa ou une initiative décidée à l’échelon local. Cela n’est pas sans poser problème pour les nouveaux djihadistes : il leur faut trouver des armes et bénéficier d’un entraînement. D’où le recours à d’autres formes de terrorisme, comme celle du véhicule, voiture ou camion, avec lequel on fonce sur la foule.

On retrouve la prescription de ces modes opératoires dans les écrits de plusieurs théoriciens du djihad global, dont les ouvrages sont les livres de chevet de Daësh.

Parmi eux, le plus connu est Abou Moussab al-Souri, le prophète du "troisième djihad". À l’heure où le djihad global apparaissait déstructuré, al-Souri, de son vrai nom Moustapha Setmariam Nassar, un Syrien qui a obtenu par mariage la nationalité espagnole, a professé une théorie qui semble avoir inspiré aussi bien Mohamed Merah que les frères Tsarnaev, qui ensanglantèrent le marathon de Boston. Dans son opus majeur, Appel à la résistance islamique mondiale, qui compte 600 pages et fut publié sur Internet en décembre 2004, cet intellectuel osait critiquer ouvertement la stratégie de Ben Laden. Principal reproche : les attentats du 11-Septembre ont eu pour conséquence la perte de l’Afghanistan, jusqu’alors base arrière des djihadistes du monde entier. Aussi propose-t-il une autre stratégie, diamétralement inverse, qui consiste notamment en des attaques décentralisées, menées par des petites cellules dispersées en Occident, sans liens avec un commandement central.

Deux types d’opérations sont privilégiées : celles qui visent en priorité les musulmans ayant trahi leur foi, comme ceux qui ont endossé l’uniforme des armées occidentales – ce qu’a fait Mohamed Merah. Et celles qui, selon al-Souri, leur permettraient d’attirer les sympathies de la communauté musulmane, comme l’assassinat d’enfants juifs en représailles des enfants palestiniens tués par Israël. Ou les blasphémateurs. But final de la stratégie : déclencher une guerre civile en créant des divisions irrémédiables entre la majorité de la population et la minorité musulmane. Détail significatif : dans l’un de ses textes, Quatorze leçons amères sur le djihad , il préconise de s’appuyer sur des combattants d’élite plutôt que sur les masses musulmanes. C’est la théorie dite du "djihad des pauvres" ou du troisième djihad, après celui contre l’armée soviétique en Afghanistan et celui contre l’armée américaine en Irak ; le premier victorieux, le deuxième se soldant par un échec avec la permanence d’un gouvernement chiite à Bagdad.

On ignore si al-Souri est encore en vie. Né en 1958 dans une famille de la petite bourgeoisie d’Alep, il a été de la plupart des combats islamistes. Il a participé au soulèvement des Frères musulmans à Hama en Syrie en 1982 et assisté à l’anéantissement de la vieille cité syrienne par les forces de Hafez al-Assad. Il a été proche d’Oussama Ben Laden. Capturé par les services secrets pakistanais, en 2005, il est livré aux Américains qui l’ont remis en 2011 aux Syriens. Il a été relâché par Bachar al-Assad. Depuis, on a perdu sa trace.

Ce qui fait le succès de cet "architecte du djihad global", selon l’expression d’un chercheur français, c’est que ses théories ont trouvé des échos dans toute la galaxie islamiste, d’autant plus qu’il a beaucoup étudié l’Europe. Même s’il est en désaccord avec l’idée de création d’un califat, chère à l’organisation État islamique, toujours dans la crainte qu’il ne soit fragilisé, on peut voir son influence dans la propagande de l’organisation, notamment lorsque celle-ci insiste sur "l'oppression" et "l'humiliation"dont seraient actuellement victimes les musulmans en Europe, auxquels il prédit une revanche formidable. Un autre théoricien de l’organisation État islamique est Abou Bakr al-Naji et son livre Idarat at-Tawahhush Administration de la sauvagerie. On ne sait quasiment rien de l’auteur si ce n’est qu’il serait le gendre de Abou Moussab al-Zarqaoui, le fondateur de ce qui deviendra l’organisation État islamique. Son œuvre est un manuel (de quelque 400 pages) de survie du djihadiste et d’apprentissage de la terreur. Il y recommande notamment d’être imprévisible en attaquant des cibles les plus variées – aéroports, écoles, postes de police, centres commerciaux – dans le but de disperser les forces de sécurité sur tout le territoire ennemi.

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