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Venezuela : exode massif de la population

En ligne le 12 avril

Scène de départ à l'aéroport Simon-Bolivar de CaracasL'insécurité a longtemps été une des principales raisons des départs. Depuis 2014, les difficultés économiques sont passées au premier plan pour expliquer une émigration nouvelle et massive. L'inflation (475,8 % d'après les estimations du FMI) poursuit sa hausse. Pour faire face, le gouvernement a fixé des prix, dits "justes", de certains biens de première nécessité (œufs, farine, pain). Les supermarchés sont mieux approvisionnés qu’il y a quelques mois grâce au recours massif aux importations. Les Vénézuéliens s'amusent d'ailleurs des notices de ces shampoings d'une marque célèbre écrites en vietnamien.

Mais ces produits importés sont vendus à un prix exorbitant. Un demi-kilo de lait en poudre atteint 15 000 bolivars, une livre de pâtes 4 500, de sucre 6 000, quand le salaire minimum est de 40 638 bolivars (environ 15 euros au taux de change de la rue). Pour beaucoup, la baguette vendue 280 bolivars, prix fixé par le gouvernement, est devenue l'aliment refuge. Les files d'attente devant les boulangeries attestent l'ampleur de la tragédi

"Aujourd'hui, dit un candidat au départ, les Vénézuéliens ne quittent pas le pays. Ils fuient." Lui-même se dit "réduit à vendre certains de ses biens pour manger". Appareil photo, caméra GoPro, tout le superflu y est passé… Son précédent emploi lui rapportait 100 000 bolivars par mois, environ 32 euros au change de la rue. "Maintenant, le travail formel est une perte de temps. Il te prend huit heures par jour alors que le salaire ne te suffit pas à nourrir ta famille." Dans quelques semaines, comme tant d'autres, il partira avec ses deux autres enfants et sa compagne s'installer en Colombie.

Combien sont-ils dans le même cas ? Depuis 2000, les organisations gouvernementales compétentes ne publient pas de données chiffrées. Mais un universitaire spécialiste de cet "exode", Iván de la Vega, évalue à près de deux millions et demi le nombre de Vénézuéliens expatriés actuellement. Ce sociologue et directeur du Laboratoire international des migrations (LIM) prévient : "Nous tentons de nous approcher de la réalité. Notre calcul n'est ni exact ni mathématique. Nous voyons une tendance et pensons que nous sommes en dessous de la réalité." Deux millions et demi de Vénézuéliens vivant à l'étranger : c'est presque 10 % de la population vénézuélienne (un peu plus de 31 millions) ou encore pratiquement la totalité des habitants de Caracas (2,9 millions). Le département de la population des Nations unies est bien plus prudent. Il évalue, lui, le nombre d'expatriés à 606 344 personnes en 2015.

Pour le Venezuela, c'est un retournement de l'Histoire. L'exploitation du pétrole a fait de ce pays une terre d'accueil depuis la fin des années 1930. Lors de l'augmentation du prix du pétrole dans les années 1950 puis 1970, le gouvernement en appelait à la main-d’œuvre étrangère. Le Venezuela est alors vanté pour son climat tropical, sa modernité, ses habitants accueillants, comme le montre ce film de la Creole Petroleum Corporation qui souhaite convaincre les ingénieurs états-uniens de venir s'établir. C'était en 1956, en pleine dictature de Marcos Pérez Jiménez (1952-1958).

Le sociologue Iván de la Vega évaluait l'an passé à 1,6 million le nombre de Vénézuéliens ayant quitté leur pays. Depuis un an, cette migration s'est fortement accélérée. "Nous avons l'impression que ces derniers temps, la migration vénézuélienne ressemble à une migration forcée comme il en existe dans certains pays où, à cause d'un désastre naturel, la population se sent menacée", note la démographe et directrice de l'Institut de recherches économique de l'université catholique Andrés-Bello, Anitza Freitez.

Cette "impression" est une certitude pour les Vénézuéliens qui vivent les départs de leurs proches.

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